dimanche 5 décembre 2010

Projection et stressomètre (2)

Nous sommes vendredi soir, et vous entendez vos voisins faire la fête ; vous, vous mangez des Schoko-Bons devant un reportage sur Stéphanie de Monaco. Rien ne va plus. Autant écrire !

Deuxième année. Vous tournez en Super-16, et le thème est imposé : vous devez adapter une nouvelle...
Ca tombe bien, il y a une que vous aimez dans le paquet qu’on vous a distribué. Et, attention aux yeux, vous allez adapter Philip K. Dick. Steven l’a fait, et vous allez marcher sur ses illustres pas. Vous allez même en profiter pour rendre hommage à votre deuxième divinité, Tim Burton. Il se trouve que l’univers s’y prête, et vous êtes littéralement submergée par l’inspiration. Votre cerveau dégouline d’idées et d’hommages ; vous allez faire passer un vrai, beau message, le tout sur un fond de « La belle et la bête » (votre Disney préféré, bien évidemment).
En fait, vous ne pensiez pas qu’il serait aussi facile d’écrire un film « qui veut dire quelque chose », où vous pourriez caser certains de vos thèmes de prédilection (« le mariage, ça craint », « le mariage, c’est abominable », « évitez de vous marier »… Oui, bon, ben quoi ? C’est toujours mieux que « Pourquoi je ne jouis pas ? » ou « Pourquoi suis-je attirée par les animaux morts », non ? En tous cas, ça doit parler à plus de monde. Enfin, rien n’est moins sûr…)
Bref, tout y est, et vous êtes fière de vous ; cerise sur le gâteau, on encense votre scénario, votre découpage, et l’équipe technique aime votre projet. Vous avez fait votre premier casting, et trouvé de vrais acteurs – tout cela vous change des castings que vous organisiez dans le dos de votre mère sur Caramail quand vous étiez au lycée, pour des films que vous comptiez éclairer avec trois lampes halogènes (en pensant sincèrement que vous aviez de l’avenir en tant que chef opérateur).
Over-motivée, donc, vous partez en tournage.

Woohoo, les joies de la campagne! L’intégralité de l’équipe est logée chez l’un des joyeux membres, et vous avez tôt fait de boucher la fosse sceptique. Les acteurs ne sont pas contents (mais si, rappelez vous, les caprices de star, le lait de soja, tout ça…), et surtout, surtout, il fait moins un million de degrés.
Mais tout s’annonce bien ! De toute façon, c’est comme les colonies de vacances : merdique mais fun.
Premier jour de tournage : le temps est magnifique. Froid mais sec, grand soleil. Le décor est somptueux, et vous vous gavez de plans romantiques à souhait. Comme on dit, ça va avoir de la gueule. Vous attendez les trois prochains jours avec impatience, plus ou moins certaine que vous allez cartonner (naïve ET mégalomane. Oui, c’est triste).

Deuxième jour. Cinq heures du matin. Vous dormez. Non, vous somnolez, trop agitée de frissons pour réussir à vraiment vous reposer. Non loin de vous, vous entendez le cadreur parler avec la scripte :
- Qu’est-ce qu’on fait, on lui dit ?
- Je ne sais pas… on la réveille, tu crois ?

Bon. Vous décidez d’aller affronter votre destin. Vous êtes un courageux leader, et vous êtes prête à affronter tous les problèmes, à braver tous les dangers. « Me dire QUOI ? »
Oh, rien. Juste que deux mètres de neige sont tombés pendant la nuit, et que c’est foutu pour les raccords.

Yeah ! C’est chouette, la vie.

Croyez-moi, s’il y avait eu de la neige sur le tournage de « Apocalypse Now », on pourrait dire qu’il fut similaire au vôtre. Hahaha… La pointeuse peine à faire le point, tant ses mains sont engourdies par le froid. Mais vous ne pouvez, de toute façon, rien tourner dans l’immédiat, puisque le Nagra ne marche pas à cause du froid. Le Nagra ? Ben, la machine du son, quoi. Vous savez, le truc avec les bobines, celui que vous aimez bien manipuler parce qu’il vous donne l’impression d’être un espion pendant la Seconde Guerre Mondiale. Il a décidé d’hiberner, ce con.
Les acteurs deviennent officiellement fous, accessoirement. Pas fous joyeux, fous pathologiques. Bon, d’accord, l’actrice n’est pas censée jouer la scène en parka – plutôt en nuisette, en fait. Oui, la scène au milieu du champ. Ce qui vous vaut cette magnifique réflexion de son partenaire, qui n’a jamais tout à fait compris que ceci était un tournage étudiant : « Sur un vrai tournage, il y aurait un assistant qui lui enlèverait son manteau au dernier moment et partirait en courant ». En laissant ses traces dans la neige, connard ? C’est toi qui va avoir besoin d’assistance quand je t’aurais enfoncé la caméra si profond dans le cul que tu vas vomir de la pellicule pour le restant de tes jours.
Oh, c’est bon, hein – je ne suis pas méchante, c’est du seize millimètres. Du trente-cinq eut été plus douloureux.

Fort heureusement, tout n’est pas perdu : votre miraculeuse scripte a réussi à refondre le plan de travail de façon à ce que les raccords tiennent le coup – la neige peut désormais coller à la chronologie, et vous vous dites que Dieu existe.
Quoique. Considérant le fait que votre brillant assistant réalisateur (second degré) avait oublié le plan de travail à Paris, la brillante scripte (premier degré) n’a pas juste refondu le planning, elle a sauvé le film. Puissent les scriptes être bénies, songez-vous à table entre deux pots géants de rillettes (merci Métro).

Vous l’admettez : vous n’avez pas forcément été parfaite sur ce tournage, vous non plus. N’importe qui serait devenu fou, alors vous considérez qu’avoir été simplement tyrannique est une sorte de réussite. Et puis bon, personne ne comprend jamais les réalisateurs : vous n’avez pas exigé que l’on monte ce travelling dans la neige pour faire votre maligne – la scène ne pouvait juste PAS être tournée autrement. C’est comme ça.

De retour à Paris, vous pensez être enfin sauvée. Tout de même, c’est dans la boîte, et certains de vos plans sont vraiment, vraiment beaux. Vous avez rongé vos doigts jusqu’aux phalanges et perdu deux ans de vie en stress, mais vous avez survécu et, plus important encore, vous y croyez. Même si vous avez désormais des ennemis officiels (vous auriez peut-être du rester sur Caramail) et une potentielle réputation de chieuse.
Que le montage commence…


Hop, coupez, collez, coupez. Au sens littéral du terme, donc. Vous passez quelques jours dans les sous-sols de l’école avec votre fidèle monteuse, et tout se passe au mieux : votre pointeuse, qui a retrouvé ses doigts, s’en sert pour vous confectionner de merveilleux gâteaux au chocolat (monter, ça creuse), et vous décorez la salle avec diverses affiches de films ; tout ceci contribue à la bonne humeur générale dans ce petit nid douillet – si l’on excepte les chaises de jardin avec lesquelles l’école fournit les salles de montage, ainsi que la menace constante que l’administration vous tombe dessus (vous n’êtes pas censés manger ou vous amuser, nom de Zeus).
Et puis les professeurs viennent voir le film… Oh, ce ne sont pas des dragons, loin de là ! Les deux chefs monteuses chargées de vous accompagner au long de votre magnifique parcours sont, aux yeux des élèves, plus des copines qu’autre chose. Le hic, c’est qu’elles ne vont pas encenser vos films pour autant. En l’occurrence, le verdict est sans appel. Pour formuler les choses d’une façon simple, claire et concise : votre film est nul à chier.

Bon. Voilà voilà.

Que faire ?

Votre monteuse, qui ne renonce jamais, décide de prendre le problème à bras le corps. Vous filmez donc l’intégralité des rushes sur l’écran du banc de montage, et allez tenter de remonter le film sur ordinateur – ça sera tout de même un peu plus rapide, vous cesserez d’abîmer la pellicule qui, rappelons le, sera projetée par la suite, et non, ce n’est pas tricher si tout le monde fait pareil !

Restons lucides : il n’y a pas mille façons de monter un court-métrage de dix minutes. Vous obtenez donc quelque chose de simplement « moins pire ». Pas mieux, moins pire. Nuance.
Vous réalisez, accessoirement, que faire un film à effets spéciaux… sans effets spéciaux, ce n’était peut-être pas une si bonne idée que ça. L’un de vos personnages principaux n’est en effet rien d’autre qu’un pommier maléfique (oui, oui), et vous comptez faire passer cela uniquement à travers le contre-champ (le regard effrayé de l’héroïne) et les bruitages (mais vous êtes loin d’être ILM).
Pour l’anecdote, le film de l’un de vos petits condisciples impliquait une araignée géante. Encore des effets spéciaux en off, cela va de soi. Hum.

Et vous voguez doucement vers la projection, la peur au ventre…
La bonne nouvelle, c’est que la majorité des films projetés ne sont pas mieux que le vôtre – alléluia ! Et puis nous ne sommes qu’en deuxième année, les élèves se font encore plus ou moins plaisir, et peu de films sont des œuvres malsaines et masturbatoires. Disons plutôt que le tout est un festival de joyeux nanars.
La mauvaise nouvelle, c’est que votre film est projeté dans des conditions pour le moins apocalyptique. A commencer par un début en totale désynchronisation entre le son et l’image… Vous n’y pouvez rien, problème technique – en attendant, cela met le jury de mauvaise humeur. La projection recommence, mais comment décrire l’état de votre bande ? Votre image est prisonnière, en fait : elle est coincée derrière des barreaux. Littéralement : de longues, longues lignes strient votre pellicule de haut en bas. Miam. Plus rayé que ça, tu meurs (forcément : suicide) !

Etrangement, votre cerveau a réalisé une sorte de tri sélectif sur ces souvenirs, et vous peinez à vous rappeler en détail des critiques du jury… Vous gardez tout de même en mémoire cette grande phrase, que le professeur d’Histoire de l’Art vous a froidement jetée, d’un ton laconique, vous rappelant par là même votre humble condition de mortelle : « Vous ne croyez pas au cinéma ».

Eh ben celle là, c’est la meilleure !

lundi 29 novembre 2010

French touch.

Quand une vidéo de trois minutes résume des pages et des pages de critique… Que dire ? Si je partage ceci, c’est (forcément) que je trouve cette chose merveilleuse, pour ne pas dire génialissime.

http://www.dailymotion.com/video/xfkkc4_palmashow-comment-s-ecrit-un-film-d-auteur-francais-y_fun

Mon Dieu, ces gens sont entrés dans ma tête, c’est effrayant, j’ai l’impression que tout cela sort de moi ! On a encore violé mon esprit ! Arg !

Bref. Je n’avais pas le plaisir de connaître ces gugusses, que je tiens désormais en très haute estime (sourire victorieux) – si vous les connaissez, ben, embrassez les pour moi, tiens.

vendredi 26 novembre 2010

Projection et stressomètre (1)

Lorsque vous êtes quelque peu déprimée, vous allez vous réfugier dans une salle obscure. Passées vos sombres réflexions sur le fait qu’aller au cinéma seule est, selon vous, l’apothéose de l’abandon et du désespoir (vous êtes quelqu’un de très sociable), vous vous laissez aller, oubliez tout et vivez deux heures de bonheur parfait durant lesquelles vous êtes AILLEURS.
Et dire qu’il y en a qui se demandent pourquoi les films d’auteurs chiantesques ne sont pas votre truc… Eh oui, cinéma français, parfois nous n’avons pas envie que nos problèmes nous soient renvoyés au visage, qui plus est d’une façon grise et moche.

Toujours est-il que, sachant que vous allez au cinéma aussi souvent que possible… à la base, on peut dire que vous passez actuellement beaucoup, beaucoup de temps chez vos amis à l’uniforme bleu.
(Eh bien oui, quoi. Vous ne pensiez quand même pas que ce métier aidait à avoir constamment le moral ?)

Pas plus tard qu’hier, le film que vous alliez voir a débuté sans les sous-titres, et surtout totalement anamorphosé ; un petit incident qui s’ajoute à votre liste d’anecdotes cinématographiques, ou plutôt de petites catastrophes de projection. Quand on passe sa vie au cinéma, on finit par avoir vécu plus ou moins tous les cas de figures. Plusieurs fois !
Pas de son. Lumières qui ne s’éteignent pas. Pellicule qui casse. Mauvais film. Bagarre – si, si. Les deux zouaves avaient roulé vers l’avant sur plusieurs rangées en s’envoyant des insultes qui dévoilaient de façon parfaite leur quotient intellectuel. En même temps, vous n’en aviez que faire – vous aviez déjà vu le film, et puis vous étiez trop concentrée sur votre Magnum, qui s’était fracassé dans son emballage et que vous deviez laper à l’aide du bâtonnet (ne jamais acheter de glace au cinéma).

Et puis, bien entendu, il y a le pire des cas de figures ; celui pour lequel vous ne souriez pas en vous disant que le projectionniste est un être humain, et que tout cela est plutôt mignon (oui, oui, mignon. J’ai dit).
Le pire des cas de figures, c’est celui qui, malheureusement, tend à croître d’une façon dramatiquement exponentielle dans nos chères petites salles obscures : le crétin qui répond au téléphone.
Variante : le crétin en bande, qui est entré dans la salle pour se réchauffer et qui, non content de mener à voix haute une conversation d’un formidable intérêt avec ses amis, ose déclamer (très fortement) : « C’est quoi le film ? »
Bon sang, vous pourriez tuer. Le cinéma, c’est sacré. Pour vous, acheter un seau de pop-corn est passible de la peine de mort. Et que dire des infectes imbéciles qui consultent leur téléphone pendant le film ? Votre fantasme absolu, c’est de vous lever, d’attraper le machiavélique appareil et de le jeter aussi loin que votre bras sportif (…) le permet. Calmement, impassiblement, comme un grand méchant de cinéma (Alan Rickman vous a toujours inspirée).
Alors les gens qui répondent au téléphone… ceux dont le téléphone sonne… Rien que d’y pensez, vous virez au rouge et de la fumée sort de vos oreilles.
Et ils sont TOUJOURS assis à côté de vous ! Loi de Murphy.
Pour l’anecdote, il faut tout de même préciser que, pour ce qui est de la sonnerie, l’ennemi public numéro un n’est pas un ado, une racaille ou une blonde écervelée. C’est un VIEUX. Un papy-mamie. Quelqu’un qui est bien gentil, mais qui ne comprend visiblement rien à la technologie de base, et dont le vieux Nokia va diffuser joyeusement une sonnerie archaïque pendant la scène la plus poignante du film – loi de Murphy, je vous dis.
Souvenez-vous donc de cette projection de « Des Hommes et des Dieux »… La salle était comble, et on pouvait y compter environ dix personnes de moins de soixante ans – jamais vous n’avez entendu autant de sonneries. Le plus drôle, c’est quand l’intéressé feint de ne rien remarquer. « C’est pas mon portable, la la la, je me concentre très fort sur l’écran ».
Un peu étrange, tout de même, ce choix musical du réalisateur à la fin du film, sur ce long plan enneigé… Ah, non, pardon, c’est le vieux devant moi.


Il faut bien avouer, toutefois, qu’aucune de ces projections n’égale, sur l’échelle de l’apocalypse cinématographique, les projections de vos films d’école.

Il y a le jury, certes. Les remarques cinglantes, les humiliations et les traumatismes qui vont avec (le jour où vous gagnerez votre Oscar, vous avez prévu de dire une phrase sur votre professeur d’Histoire de l’Art dans votre discours. Histoire de lui clouer le bec une bonne fois pour toutes, même si les Oscars ne l’intéressent probablement pas, et qu’il préfère sans doute réfléchir à sa triste condition de mortel devant un film expérimental insoutenable).

Mais il y a aussi la technique, qui ne suit pas. Pourquoi suivrait-elle ? Ce ne serait pas drôle…

De toute façon, s’il y a bien une chose dont vous êtes sûre, c’est que vous risquez de mourir d’une attaque foudroyante à quarante ans (si toutefois vous parvenez à vos fins, et finissez effectivement par devenir, officiellement, réalisatrice...). Trop de stress. La préparation, le tournage, la postproduction, les interminables disputes avec les producteurs, les caprices des uns et des autres (je dis bien des uns et des autres… pas des acteurs !), tout cela, c’est une chose. Mais lorsqu’enfin, après la bataille, épuisée par des semaines de montage, mixage et autres activités vous ayant réduite à l’état de goule, alors que vous n’aspirez qu’à un repos bien mérité, la projection s’annonce… le stressomètre fait un bond en avant. Il implose, même. Et vos films d’école ne vous ont guère aidée, à ce niveau là.

En premier lieu parce que vous n’êtes pas sans savoir que le projecteur de l’école raye les bobines… Si, si.
Mais pour cela, il faut d’abord arriver à la projection – mener le film à bien (faut-il préciser à nouveau que, en soi, c’est déjà toute une aventure ?), et ne pas malmener sa pellicule. Car, gag ! Vous montez « à l’ancienne », sur une belle pièce de musée où vous coupez et collez la pellicule en question. Et, cerise sur le gâteau, vous devez projeter la copie de travail. Voyez-vous, on a pensé, en haut lieu, que le fait de travailler directement sur la copie définitive du film vous inciterait à en prendre soin. Ce dont vous prenez surtout soin, finalement, c’est votre ulcère, là…


(Oui, je tiens à vous conter les mémorables projections en question. Toutefois, elles méritent un article à elles seules).

(Wow. Quel suspense. Je fais un petit cliffhanger, là, non ?)

(Non ? Vraiment ?)

(Bon. Tant pis. Je vous raconterai quand même).

mercredi 3 novembre 2010

La vie, la mort, et Jurassic Park.

J’adore le Japon. Non, pire que ça – je rêve désespérément d’aller au Japon. Le pays du Soleil-Levant se situe dans le Top Ten de mes fantasmes exotiques, aux côtés de « aller à Los Angeles pour un rendez-vous professionnel » et « aller à l’aéroport de Wellington pour y voir Gollum ». Vous imaginez ? Ce n’est même pas pour une raison cinématographique, c’est dire. Il va de soi que non, je n’ai pas de mèches roses assorties à mes chaussures compensées d’inspiration érotico-mangaïesque. Oh, je ne renie pas un bon manga de temps à autres, et je pourrais mourir pour un bon restaurant (je suis un être humain, tout de même), mais je ne suis pas du genre à attendre trois heures sous la pluie pour entrer à Japan Expo en écoutant de la pop japonaise (même si, avouons-le, Berryz Kôbô, c’est cooooool). C’était une précision nécessaire…
Quoiqu’il en soit, j’aime le Japon. Aussi avais-je été interpellée par la façon dithyrambique dont mon professeur d’Histoire de l’Art nous parlait de « Hiroshima, mon amour », d’Alain Resnais. Il en parlait… amoureusement, justement. Alléchée par l’histoire (et par les propos de l’être diabolique, donc), je me rendis, sans préjugés, au cours durant lequel nous devions assister à la projection du film. En fait, j’étais même persuadée d’adorer…
Alors pardon, Monsieur Resnais, pardon. Mais ce fut long, interminable et douloureusement, abominablement soporifique. Je ne crois pas avoir ressenti autre chose que de la peur. Oui, de la peur : mon Dieu, que m’arrive-t-il ? Suis-je si différente des autres êtres de mon espèce ? Pourquoi n’ai-je pas les mêmes… préférences ?
Je n’étais pas seule, comme je le découvris dans le regard effaré de quelques uns de mes condisciples (très peu – nous sommes en France, ne l’oubliez pas). Or, je me souviens tout de même (ha, ha, ha) que l’une de mes petites camarades avait pour habitude de clamer haut et fort sa vénération pour cette œuvre. Cette jeune demoiselle, vêtue comme une « artiste », était fière de dire que ce film avait changé sa vie. Hmmmmm (bruit dubitatif). Ayant pris connaissance de la chose (disons, du long-métrage), je commençais à douter quelque peu de la sincérité de ses propos…

Que voulez-vous ? Les étudiants en cinéma se croient obligés de citer des classiques – souvent les pires – lorsqu’il leur est demandé de citer leur film préféré. Ce n’est pas forcément méchant ou prétentieux… Il nous est simplement physiquement impossible de dire « Bonjour, je suis là parce que j’ai vu « Terminator 2 » quarante-trois fois en quinze ans et que j’aimerais en réaliser une énième séquelle ». Comme nous l’avons déjà vu, nous ne somme pas formatés en ce sens…
J’ai récemment eu droit, pour la trois-cent-quarantième fois, à la grande question.

Jeune étudiant
Et alors, ton film préféré ?

Vieille créature aigrie
« Jurassic Park » – et toi ?

Jeune étudiant
Moi ? En ce moment, je dirais « Ascenseur pour l’Echafaud », de Louis Malle…

Vieille créature aigrie (qui passe, alors, pour une débile mentale)
Hmmmmmmm.

« En ce moment » ? Comment ça, « en ce moment » ? On a un film préféré ou on ne l’a pas ! Et au diable les préjugés. Quand on vieillit, on apprend à assumer… Bon, surtout quand on quitte l’école, en fait, et que l’on n’a plus peur que la STASI nous dénonce au professeur d’Histoire de l’Art.


« Jurassic Park » a été diffusé une énième fois cette semaine, et, comme à chaque fois, vous avez un petit pincement au cœur. Pas un petit pincement de regret, non, un petit pincement d’affection. JP, c’est un membre de votre famille, quelque chose de plus familier que votre grand-tante ou que vos cousins. Vous avez grandi avec JP, et il vous a accompagnée tout au long des grands moments de votre vie. La veille de votre entrée à l’Ecole (hasard extraordinaire, tout de même !), il a été diffusé – vous aviez pris ça comme un signe divin. C’est à lui que vous devez le début de votre grande histoire amoureuse (oui, on peut « pécho » avec JP). Vous le connaissez par cœur, vous l’avez parodié, vous l’avez vu mille fois et pourriez le revoir mille autres. JP vous consolera toujours quand vous allez mal, et JP vous donnera toujours l’impression d’être à la maison si vous êtes loin. Et puis, il faut bien l’avouer : on ne s’ennuie jamais avec JP.
Vous avez toujours peur quand le sol tremble à nouveau et que Ian Malcolm rappelle ses camarades à la Jeep. Vous stressez toujours quand la Petite Futée rend difficile l’accès à la remise. Vous avez toujours un frisson d’angoisse quand vous voyez de la gelée verte. Et vous rêvez toujours au moins une fois par mois que vous êtes poursuivie par des Raptors / un T-Rex / les deux (bon, d’accord, là, c’est peut-être pathologique).

That’s entertainment !

Le prénom du héros de votre premier film d’école n’était autre que Ian.
Vous citez au moins une fois par jour, la plupart du temps de façon inconsciente, une réplique de « Jurassic Park » (ou hum, parfois, aussi, de « Independance Day ». Mais vous n’y pouvez rien si Jeff Goldblum a eu tant de bons rôles, et joue tellement bien le joyeux cynique blasé. Gloire à Jeff Goldblum).
Tout ce que vous avez retenu de « The Social Network », c’est que Joseph Mazzello était le troisième colocataire au fond à droite. Joseph qui ? Ben, Tim. Le petit garçon qui a vomi dans la voiture.
Voiture que vous vous êtes d’ailleurs jurée de posséder un jour, même si rouler dedans impliquera probablement de vous faire jeter des cailloux (certaines mauvaises langues s’appliquent depuis des années à vous faire comprendre que vous auriez l’air ridicule, pour ne pas dire franchement con).
S’il vous arrivait de vous marier (une aberration hautement improbable, mais on ne sait jamais), vous souhaiteriez remplacer la marche nuptiale par le célèbre thème de John Williams. Une affirmation véridique, même s’il est vrai que vous hésitez un peu depuis qu’un ami l’a dénommée « la marche des dinosaures »…

Toute votre vie, je vous dis.

Alors qu’une petite péronnelle ose prétendre qu’elle est là parce qu’elle a vu « Hiroshima mon Amour » étant petite… cela vous fait bien rire, et vous ne pouvez vous résoudre à y croire. Ou alors elle n’a vraiment, vraiment pas eu une enfance normale.

Ou, pire encore, VOUS n’êtes pas normale. Mais ceci reste encore à déterminer.



(Pour en revenir à ma digression originelle… Puisque vous ne l’avez pas demandé – mon fantasme exotique très précis impliquant le Japon est le suivant : « Lire un roman de Haruki Murakami au Japon ». Gloire à Haruki Murakami).

jeudi 21 octobre 2010

Dépression post-natale et autres histoires.

C’est foutu – vous êtes officiellement en plein baby-blues. Ne nous méprenons pas : aucun petit être suintant et dégoulinant de mucus n’a récemment jailli de vous, écartelant tout ce qui se trouve sous vos sous-vêtements Bob l’Eponge. Dieu merci, vous êtes toujours un être libre, insouciant et immature, et le monde vous appartient (… potentiellement).
Non, ce qui est arrivé est pire encore : vous avez accouché d’un beau court-métrage, et vous êtes désormais TOTALEMENT désœuvrée. Après des semaines de frénésie, vous réalisez avec amertume que l’aventure touche à sa fin. Le mixeur mixe. L’étalonneur étalonne. Le compositeur compose. Le réalisateur déprime.

Certes, vous attendez impatiemment votre première projection, à laquelle vous comptez bien convier la moitié de l’hémisphère nord. Et il y a les festivals – vous jouez les blasées mais vous fantasmez secrètement sur un océan de gloire, cela va de soi.

Oh ! Vous, là, dans le fond. Arrêtez de me prendre pour une mégalomane. Il faut bien croire un peu en ses métrages, qu’ils soient courts ou longs…

En l’occurrence, vous aimez bien votre dernier bébé. Il n’est peut-être pas parfait, mais vous êtes fière du travail accompli. Et vous riez toujours à la cinquantième vision, ce qui est plutôt bon signe. Bien entendu, vous restez lucide : tout ce à quoi vous pouvez prétendre, c’est un prix du public... C’est que, voyez-vous, vous êtes une rebelle : vous avez réalisé une comédie. Avec une touche de fantastique. Autant dire que, n’ayant pas philosophé sur le sens profond de la vie, vous ne pensez pas vraiment être en mesure de battre une bonne bouse estampillée FEMIS.
Et alors ? Le prix du public, c’est la plus belle récompense qui soit – vous voulez faire rêver les gens, ou, du moins, les faire rire après une journée de merde. On n’est pas là pour faire plaisir à Télérama…

Assez digressé, revenons en à la dépression.

Peu importe le plaisir de voir son film terminé, d’entendre les gens rire et de les voir applaudir (ou pas… hum) : l’orgasme est derrière vous. On dira ce qu’on veut, mais le tournage, il n’y a quand même rien de tel…
Bon, nous sommes d’accord : tourner, ce n’est rien. Ce n’est que le début d’une longue série de nouvelles aventures rocambolesques, pour ne pas dire de déprimantes emmerdes. Mais ceci est une autre histoire…
Tout cela sans compter, bien sûr, cette fameuse maxime, rédigée par un célèbre auteur au dix-huitième siècle : « on verra en post-prod’ ». Tant d’êtres innocents ont été sacrifiés de par les âges parce qu’un imprudent avait prononcé ces mots…
Toujours est-il que l’apothéose d’une épopée cinématographique, le climax de l’élaboration de votre film, bref, le top du top, pour vous, c’est le tournage. Ze place to be. L’endroit magique où l’on prend son pied. Après, ça retombe un peu. Comme un orgasme, je vous dis ! Vous êtes sur votre petit nuage et vous savez qu’il y en aura d’autres. Mais pour l’instant, c’est fini, et faut aller faire à bouffer, parce que les émotions, ça creuse. Retour à la réalité.

Accessoirement, il se trouve que vous êtes une illustre inconnue, et que personne ne va venir vous chercher, portefeuille en main, pour vous proposer de réaliser un nouveau court-métrage. Là, tout de suite, maintenant, votre avenir est plus qu’incertain. Diantre. Quand allez-vous donc à nouveau crier « action » ?!
Vous avez carrément la pression, en fait. Votre film a intérêt de cartonner, sans compter qu’il est, pour l’instant, le dernier petit fil ténu vous rattachant un tant soit peu au monde merveilleux du cinéma.

Pour ajouter à l’ironie de votre situation, vous êtes en pleine mission d’intérim. Jusque là, rien d’extraordinaire. Vous passez vos journées sur des chèques et des dossiers de cotisation retraite – PASSIONNANT. Oui, si ce n’est que vous bossez pour la boîte qui gère tout le monde du spectacle, et que vos petits yeux de lapin myxomatosé voient défiler d’heure en heure des noms de boîtes de production prestigieuses. Ces enfoirés de chèques sautent sur le bureau, vous montrent du doigt et se foutent ouvertement de vous : « Ah ah ah ! T’as vu où tu pourrais bosser, espèce de smicarde ? »

Putain. Que quelqu’un me trouve un concours de scénario, vite !

mercredi 15 septembre 2010

Casting.

Votre meilleure amie travaille sur un film avec Kristin Scott Thomas et Ethan Hawke. Votre petit-ami, quant à lui, œuvre sur un film de genre avec Jason Flemyng. Tout ceci a pour conséquence de déprimer profondément la vieille créature aigrie que vous êtes – la jalousie est un péché, certes, mais il ne faut pas pousser, tout de même.
Ajoutons à cela que le fait de vivre dans un monde où fleurissent les réseaux sociaux ne vous aide guère à contrôler vos pulsions néfastes… Un technicien, même très bon, va forcément crier sa joie et sa fierté sur sa page à un moment ou à un autre – pour ne pas dire qu’il va se la péter.
Bande de traîtres.

Bref, votre entourage allie bonheur, travail et argent, et vous croupissez dans votre salon, ne devant votre salut qu’à une série télévisée dont vous engloutissez assidûment tous les épisodes – jusqu’au message fatidique, bien entendu, décrétant que vous avez regardé soixante-douze minutes de vidéo et qu’il vous faut désormais payer (impensable !) ou attendre cinquante-quatre minutes. Les amateurs se reconnaîtront…

Entre deux épisodes, vous vous interrogez donc. Nom de Zeus, qu’ont-ils donc tous, à clamer ainsi leur éclatante réussite professionnelle à travers les noms de ceux avec qui ils travaillent ?
« - Salut, j’ai un Prix Nobel de physique quantique.
- Enchanté ! Je suis moi-même titulaire d’un doctorat en astrophysique.
- Ha, ha ! Moi, j’ai travaillé avec Kevin Kline, excusez du peu ! »

Pffff. Même pas des SUPERSTARS. Juste des stars. On est loin de Brad ou de Julia, pas de quoi frimer.
N’importe quoi. Vous détestez les acteurs, de toute façon. Parfaitement. Tous plus tordus les uns que les autres. Les acteurs…

Flashback.

- 10 000 AV JC. Encore jeune et insouciante, vous préparez votre court-métrage de fin d’études. Profil du rôle principal : jeune femme d’environ vingt-cinq ans. Inutile de dire que vous avez eu environ deux millions de candidates… et des poussières.
Vous avez donc organisé un beau casting et aïe, aïe, aïe, comme à chaque fois, c’est un festival. Fort heureusement, un an auparavant, vous avez eu à affronter le démon au lait de soja, et vous êtes ressortie de cette épreuve plus impitoyable que jamais. Allez-y, donc, faites entrer les demoiselles… Même pas peur.

Candidate numéro un…

Elle arrive sûre d’elle, et à peine entrée, se présente immédiatement. Vous ne la connaissez ni d’Eve ni d’Adam, son visage ne vous dit rien, son nom encore moins. Vous vous présentez donc en retour, sans le moindre haussement de sourcil. La routine, quoi – vous êtes là pour faire connaissance, après tout.
Sauf que la demoiselle attendait visiblement une toute autre réaction, et vous annonce donc fièrement qu’elle est la fille de… (grand nom du cinéma français).
Wow, super ! La classe ! Euh, c’est qui ?
Vous sentez bien que vous passez pour une inculte doublée d’une bouseuse, et si l’on en croit la tête de la fille en face de vous, vous ne méritez même pas qu’elle vous accorde cinq minutes de son temps ; à votre décharge, son père a beau être très connu et très doué, c’est un technicien, pas un acteur, et vous n’avez pas encore fini d’ingurgiter votre Larousse du cinéma. Non mais oh.
Ce petit moment de gêne passé, vous entamez donc la conversation. Il va sans dire que, à moins que son jeu exceptionnel ne vous arrache des larmes dans les minutes qui viennent, vous ne la prendrez pas. Etrangement, le feeling n’est pas passé…
La demoiselle vous raconte son parcours, et vous appréciez particulièrement le passage sur l’année sabbatique qu’elle vient de prendre. Oh, oui, certes, rien de tel qu’un tour du monde lorsque l’on se cherche, à vingt ans... Au revoir, à bientôt, promis, je vous rappelle.

Candidate numéro deux…

Un bronzage surnaturel, une petite robe turquoise, voici une jeune femme toute fraîche et euh, nous sommes fin octobre mais bon, peut-être que c’est juste vous qui êtes un peu frileuse, et… oh mon Dieu, mais est-ce qu’elle porte seulement un soutien-gorge ?
Pour rappel, vous êtes donc la réalisatrice. Seulement, ce n’est pas vers vous qu’elle se dirige prestement pour se présenter, mais vers votre assistant, bien entendu – un individu de sexe masculin. Suis-je bête.
Inutile d’essayer d’engager la conversation pour la mettre à l’aise ; comme vous l’avez compris, cette fille là a très, très confiance en elle. Elle vous demande si elle peut s’asseoir pour jouer la scène – ah, effectivement, c’est assez intéressant… En même temps, chacun possède sa propre conception du mot « asseoir », j’imagine. Et puis, passer un casting à genoux sur le tapis, les seins posés sur la table basse, négligemment cambrée, c’est plutôt novateur.
Ce qui est fascinant, c’est que même la créature femelle hétérosexuelle que vous êtes ne peut PAS regarder autre chose que son opulente poitrine. De toute façon, l’actrice ne risque pas de vous remarquer, bien trop occupée qu’elle est à lire votre texte délicat en faisant les yeux doux à votre assistant, serrant bien fort les bras contre son corps afin de faire ressortir au maximum ses deux assistants à elle.
Vous auriez peut-être du préciser que votre assistant-réalisateur est également votre petit-ami. Oh, à quoi bon : étrangement, le feeling ne passe pas non plus.
Promis, je vous appelle dans la semaine…

Candidate numéro trois…

La candidate numéro trois répond à environ deux cent annonces de casting chaque jour, si ce n’est plus. Elle tente TOUT. Quand on y réfléchit, c’est assez courageux. Elle n’a peur d’aucun rôle. C’est une bosseuse, une battante… ou une pauvre fille n’ayant pas travaillé depuis des mois et cherchant désespérément à obtenir ne serait-ce qu’une ligne de texte, ce qui est malheureusement plus probable.
Toujours est-il que mélanger les castings, ce n’est pas forcément un choix disons… judicieux. Pour quel rôle est-elle là ? Pas sûre. A-t-elle aimé le scénario ? Pas lu. Serait-elle là aux dates fixées pour le tournage ? Ah, non, en fait.
Merci, au revoir, désolée.

Fort heureusement, vous aurez la chance de rencontrer quelques personnes absolument adorables, humbles et douées au cours de cette journée, et votre film se fera sans problème, la performance et le naturel de votre héroïne impressionnant même le jury. Bon, le second rôle finira dans le lit du producteur, mais personne n’est parfait.
Vous aurez même réussi à éviter certains candidats types, à votre grand soulagement. Par exemple, la folle acharnée, à la limite du suicide – celle à qui il ne faut pas dire non. Harcèlement téléphonique, pleurs, colère, menaces, et comment avez-vous pu la rejeter sans même l’avoir vue jouer ? Mais euh Madame, vous fûtes très gentille, mais ne le prenez pas à cœur comme ça : c’était un rôle de figurante. Muet. Tout de même.

Oh, ne croyiez pas que toutes les filles sont folles, et que cette charmante qualité qu’est la névrose n’est réservée qu’aux membres du beau sexe ! Les acteurs bizarres, c’est comme les feuilles mortes. On les ramasse à la pelle.

Vous avez eu droit à un magnifique harcèlement téléphonique, pendant plusieurs semaines, de la part d’un individu mâle âgé d’une cinquantaine d’années. Et cela arrive plus souvent qu’on ne le croit – vous en arrivez ainsi à rentrer leurs numéros dans votre répertoire sous des noms délicieux, tels « ATTENTION ! », « NE PAS DÉCROCHER », voire « GROS ENFOIRÉ ». Miam.

On remarquera également le cas de ces personnes étranges qui, lorsqu’elles se présentent et parlent avec vous, sont tout à fait normales et posées. Naturelles. Mais, lorsqu’elles jouent... Elles jouent. Elles JOUENT, même. Vous vous rappelez, tiens, de ce monsieur fort sympathique, auditionnant pour un rôle – très sérieux – d’avocat. Pourquoi, à l’instant même où il se met à lire le texte, prend-il des intonations de clown, tout en levant les bras en l’air et en bourdonnant comme une abeille en rut ?
Certains olibrius se sentent obligés de jouer. Pas de surjouer, nuance – de montrer qu’ils jouent. C’est étrange, mais quand vous tombez sur des fictions françaises à la télévision, vous ne pouvez vous empêcher de penser que c’est comme la baguette de pain : c’est une spécialité locale. En moins bon...


Retour au présent. Votre téléphone sonne.

...

Et voilà. Il semblerait donc que Kristin Scott Thomas ait été très sympathique. Quant à Ethan Hawke, il serait absolument adorable, humble et discret au possible...

Pffff. Soyez tous maudits !

mercredi 4 août 2010

Mayday, Mayday!

Comme beaucoup de cinéastes en herbe, vous misez énormément sur les concours. Concours de scénario, concours de courts-métrages, Euro million.

Pour vous, depuis que Billy Bob Joe a rendu l’âme, c’est plutôt les concours de scénario. Billy Bob Joe, c’est votre fidèle caméra, le cadeau de vos dix-huit ans pour lequel amis et famille s’étaient cotisés – et à l’époque, il avait fallu beaucoup de Francs… Une bonne vieille caméra DV, qui en a connu des vertes et des pas mûres, et qui a décidé l’an dernier de dévorer toute bande ayant le malheur d’y être insérée. Hasta la Vista, Billy Bob Joe. Vous voilà sans caméra, mais toujours avec de quoi écrire.

Vous tentez donc régulièrement votre chance. Régulièrement, c'est-à-dire qu’une fois tous les six mois, vous avez une sorte de regain de motivation, que vous pondez d’un coup une tonne de trucs, et puis que vous vous dites ensuite que vous êtes nulle et que vous écrivez de la merde, jusqu’à ce que six mois après… etc, etc.

En l’occurrence, vous avez été prolifique à Noël dernier. Fin janvier, vous vivez donc depuis un mois déjà dans l’expectative… Parce que c’est bien ça, le problème : vous avez beau vous dire que vous êtes une merde, vous vous trouvez quand même géniale de temps à autre, et vous avez envie d’y croire.
Et puis, un jour, un moment magique arrive – vous savez, un de ces instants bizarres où le temps semble flotter, et où tout concorde parfaitement pendant quelques secondes, voire quelques petites minutes, pour former un tout si parfait que vous pensez alors « je suis heureuse ». Un moment au cours duquel des choses qui avaient si peu de chances d’arriver en même temps se produisent, et cette coïncidence si merveilleuse vous pousserait presque à croire que vous avez glissé hors de la réalité.
Vous pouvez ainsi escalader la dune du Pyla par une belle fin de journée d’été – il fait chaud, mais pas trop ; vous découvrez le lieu et trouvez tout cela assez magnifique : ce sable à perte de vue, l’océan qui s’étend derrière vous… vous atteignez le sommet et, rêveuse, vous vous laissez transporter par la magie du lieu. Le soleil se couche et scintille sur l’eau, le ciel touche au sublime, et votre chanson préférée qui passe ne fait qu’ajouter à votre félicité, et… quoi ? Votre chanson préférée ? Vous n’avez rien sur vous, si ce n’est une serviette de plage – comment une chanson vieille de plus de dix ans et que tout le monde a oublié peut-elle se retrouver à cet instant précis, à cet endroit, avec vous ? Ben, y a un type avec un lecteur CD, là derrière la motte de sable… Mais la coïncidence était trop belle, le moment trop parfait – c’était magique, comment le dire autrement ?

Vous avez saisi l’idée ? Bien.

Revenons à nos moutons. Un jour, donc… vous êtes au beau milieu du zoo de Budapest. Le mois de janvier touche à sa fin, toute la ville est sous plus d’un mètre de neige, et vous êtes sur le point de perdre vos orteils (lesquels ? tous).
Mais le temps est radieux, le ciel bleu à l’infini, et le soleil au rendez-vous. Vous êtes dans la section « Afrique », et le spectacle est assez incroyable – il faut dire que vous n’auriez jamais pensé voir des girafes sous la neige. C’est… féerique. Vous pourriez rester là des heures, à simplement les regarder. Vous sentez alors, contre votre cuisse engourdie, votre téléphone qui vibre. Aïe aïe aïe. On vous appelle de France. Mauvaises nouvelles en perspective : tout le monde sait où vous êtes, quelque chose de grave est probablement arrivé. Vous répondez. Ouuuh, la mauvaise nouvelle !
Vous avez gagné le concours de scénario du mois dernier ! Joie, bonheur, merci les girafes – promis, je ferais de vous l’emblème de ma société de production.

« Je suis heureuse ».


Six mois plus tard…

« Je vais tous vous buter ».

Vous êtes censée tourner dans deux semaines, et rien ne va plus. Tout avait pourtant si bien commencé…
Vous étiez sortie de votre première rencontre avec vos producteurs gonflée à bloc. Bon, d’accord, ce n’est pas vraiment une boîte de production, et ce ne sont pas vraiment des producteurs. Mais ce sont indubitablement d’adorables passionnés qui sont prêt à investir un certain budget dans votre petite histoire. La page Internet du concours précisait que le lauréat verrait son scénario déposé à la SACD, et qu’il y aurait « possibilité de co-réalisation ». Vous étiez donc partie dans l’idée que vous vous contenteriez de la gloire timide et discrète du scénariste, et la simple idée de devenir «officiellement» un Auteur Dramatique emplissait votre petit cœur de joie. Mais vos producteurs vous annoncent immédiatement que non, vous allez bel et bien réaliser ! Ils veulent simplement avoir un «droit de regard»… Aucun problème pour vous. Vous n’êtes pas quelqu’un de compliqué, et puis vous leur êtes drôlement reconnaissante.
En fait, cette première entrevue se passe excellemment bien. Pour dire les choses simplement : vous ordonnez, ils exécuteront. Plus ou moins ce dont tout réalisateur rêve, en somme. Vous créez, et ils mettront tout en œuvre pour que ce qui sort des méandres de votre petite cervelle fumeuse se réalise. Vous avez visiblement la même vision du film, et vous sentez que cette collaboration peut être fructueuse – ils ont le budget, vous avez les idées, vous allez cartonner.

Pauvre créature naïve que vous êtes ! Vous n’apprendrez donc jamais rien ?

Quoiqu’il en soit… pour l’instant, vous y croyez. Dans un élan de bravoure (ou d’inconscience, c’est selon), vous écrivez à des acteurs pour le moins… célèbres, dans l’espoir qu’ils jouent dans votre court-métrage. Pourquoi pas… cela s’est déjà vu, non ?
Pas pour vous, en tous cas. Niveau de réponse : zéro. Même pas une petite réponse négative. Pour un peu, vous auriez l’impression de chercher du travail. Oh, vous étiez tout à fait consciente du fait qu’il y avait peu de chances que votre missive franchisse la barrière de l’agent, cette créature diabolique et redoutée de tous. Un court-métrage ? Pas payé ? Ha, ha, ha ! Et pourquoi pas une pub pour la constipation passagère, tant qu’on y est ?
Prévoyante, vous aviez pourtant joint à votre petit dossier une lettre pour le butor, du type « oh hé ducon, je sais comment ça se passe dans ton milieu de merde, mais laisse pas mon truc moisir en haut d’une pile, merci bien ». En plus poli, quoi. Peut être que les agents n’ont pas d’humour.
Peut être que votre scénario est à chier, en fait. Qui sait ?

La date approche lentement. Vous n’avez pas d’ingé son, pas de chef op’, mais vous avez un régisseur. Votre lumière sera peut-être à chier, mais au moins, vous aurez droit à du cake de tournage et à des spaghettis bolognaise, non mais oh.

Les jours passent. Vous trouvez vos acteurs, faites des essais, pleurez de rire – c’est bien simple, quand vous regardez vos rushes, la caméra en tremble. Vous êtes toujours motivée. Ce film peut être bien.
La date approche un peu plus vite (ingénieur du son : 0, chef opérateur : 0), et c’est alors que l’évènement intitulé « Catastrophe Majeure Numéro 1 » se produit. Pour vous, en tous cas, c’est une catastrophe. Une bande-annonce tourne sur Internet ; cette bande-annonce pourrait ressembler à des milliers de bandes-annonces de gros blockbusters estivaux… si le film ne portait pas exactement le même nom que le vôtre. Bien entendu, il traite d’un sujet similaire. Bien entendu, les crétins décérébrés à l’origine de ce cataclysme auraient pu traiter d’un sujet similaire sur le ton du drame, là où vous faites une comédie. Non, c’est une comédie. Evidemment.
Thérèse, c’est une catastrophe.

Mayday, mayday. Votre moral est en chute libre. Qui voudra croire que vous avez écrit votre scénario il y a plus désormais plus de six mois, et qu’à l’époque tout cela vous paraissait follement original ? Votre film va passer pour un gros plagiat. En conséquence, vous songez à vous faire hara-kiri, mais bon – pas avant d’avoir eu un Oscar, on a dit. Vous vous contentez donc de déprimer en silence, c'est-à-dire sur Facebook. Vous êtes tellement 2010…

Le hic, c’est que la CM°1 semble avoir été le déclencheur de toute une série de Catastrophes Majeures. Votre acteur principal vous annonce notamment qu’il part en vadrouille, et ne sera pas disponible avant… le jour du tournage. Dans le cul la balayette, comme on dit chez vous. Adieu essais, costumes, maquillages. Votre entourage conteste cette CM : « ca pourrait être pire », « ce n’est pas grave, il est tellement bon »… Très bien. Vous voulez de la bonne grosse catastrophe, vous allez en avoir. Il ne fallait pas demander.
Votre cadreuse a un accident de voiture. Si, si. Elle va bien, mais elle se fracture des tas d’endroits utiles. Donc… non, vous n’avez plus de cadreuse. Mais ce n’est pas grave – après tout, ce n’est pas comme si vous n’aviez toujours personne à la lumière… hum.

Mais que deviennent donc vos producteurs, au fait ?

Vos producteurs sont en vacances, et ont visiblement décidé de se la jouer à l’américaine, à savoir qu’ils préparent – contre votre gré, cela va de soi – le tournage d’une version de votre scénario qui ne vous plaît pas.
Parce que bon, votre scénario, vous l’aimez bien, mais… vous n’avez jamais vraiment aimé la fin. Vous l’avez plus ou moins torchée, il faut bien le dire – la date limite approchait à grands pas (disons le franchement, il vous restait à peines quelques heures), et il fallait clore la chose. Votre scénario a donc évolué vers une fin que vous jugez meilleure, plus mordante, plus en adéquation avec ce que vous voulez dire. Peut être pas encore parfaite, mais indubitablement meilleure.
Inutile d’avoir 150 de QI pour comprendre que, plus de deux semaines après l’avoir soumise à ses producteurs, ne pas avoir de réponse est plutôt mauvaise signe. Un signe que l’on pourrait traduire par « t’es bien gentille mais on trouve ça nul, et on ne sait pas comment te le dire ».
Vous auriez préféré que l’on soit honnête avec vous. Une petite conversation autour d’un verre et un bon brainstorming entre amis et hop ! Ca repart. Tsssss. Naïveté, toujours. Vos fesses vous picotent quand vous comprenez qu’ils préparent, sans vous en avoir touché mot, le tournage de la première version.

Non mais c’est pas possible, ça ! Ca ne fonctionne pas. C’est tout. Voilà. Vous le SAVEZ. Vous ne prétendez pas être Robert McKee, mais là… C’était une fin bidon pour grand public. Vous avez écrit une fin plus subtile. Vous êtes inconsolable. Ah, alors ça fait ça, de travailler à Hollywood et de se faire entuber par les frères Weinstein ?
En même temps, vous commencez à comprendre que vous n’avez PAS DU TOUT la même vision du film. Vous voulez faire une comédie cynique, noire et grinçante, n’hésitant pas à être vulgaire. Eux, ce serait plutôt une comédie familiale avec Eddie Murphy et un golden retriever. Vous voulez «Tonnerre sous les tropiques», ils exigent «Le Grinch». Aouch.

Ces mésaventures n’étant que des catastrophes parmi tant d’autres, vous aimeriez désormais savoir une chose : quel est l’enfoiré qui a bousillé une poupée vaudou à votre effigie ? - Inutile, toutefois, de préciser qu’une fois votre tournage terminé, une fois le montage achevé, une fois votre procès derrière vous (tu ne tueras point, qu’Il avait dit), vous contemplerez le produit fini et, ému, vous penserez, « putain, qu’est-ce que j’aime ce métier »…

La suite au prochain épisode…