Allez. Le Grand Traumatisme a eu lieu il y a maintenant deux mois, et vous vous sentez enfin prête à le raconter sans risques. Quels risques ? Projeter violemment l’ordinateur contre le mur, envoyer un colis piégé, ce genre de choses.
Mais commençons par le commencement.
En ce bel été 2011, vous ouvrez, comme tous les jours, votre messagerie, dans l’espoir d’y trouver une offre d’emploi quelconque ou un e-mail de Steven Spielberg, tombé par hasard sur vos courts-métrages alors qu’il s’ennuyait sur internet.
Le message que vous trouvez alors s’apparente plus, pour vous, à la deuxième option.
Un assistant-réalisateur, un vrai, vous a contacté. Il prépare actuellement un long-métrage devant se tourner dans votre région, et recherche un stagiaire mise en scène ; la commission du film locale lui a fait parvenir votre CV, et il aimerait savoir si vous êtes intéressée.
Etes-vous intéressée ? Hmmm. Point négatif : être stagiaire à vingt-sept ans, c’est régresser quelque peu. Points positifs : il s’agit d’un long-métrage, un vrai, pas une œuvre obscure et autofinancée. Vous allez être payée bien au-delà du SMIC. C’est un film ANGLAIS. Oh, accessoirement, les rôles principaux comprennent une star de la saga «Harry Potter» et un ami à Christopher Nolan.
Vous êtes intéressée.
La vérité, c’est que même s’il ne faut jamais vendre la peau de l’ours, vous êtes pour le moins hystérique. Vous vous refusez à le dire à qui que ce soit, de peur de vous porter malheur, mais vous prévenez tout de même vos parents, pour les rassurer. Mauvaise idée : la joie de votre père dépasse la vôtre. Il vous voit déjà tirée d’affaire, lancée dans le métier, à l’abri du besoin.
Il faut toutefois admettre que cette proposition inespérée tombe à pic. Vous qui n’y croyiez plus, voilà qu’une offre de folie vous tombe tout cuit dans le bec – tout hasard semble impossible. C’est tellement insensé, tellement incroyable – cela faisait tout de même quatre ans que vous étiez inscrite à la commission, quatre années durant lesquelles son absence absolue vous avait poussée à douter de son existence. Et là… BAM. Vous n’avez rien demandé, et on vous propose un rôle à la mise en scène sur un film de guerre. Donc, Dieu existe. Ou le Père Noël. Ou les fantômes de vos grands-parents. Ou les extra-terrestres. En tous cas, il paraît impossible que ceci arrive de nulle part – c’est forcément votre destin qui vous appelle, et VOUS NE POUVEZ PAS ne pas avoir ce job.
Hum.
Jour J – entretien à Paris. Bien entendu, le RER fait des siennes et vous voilà obligée de courir. Dieu merci, votre veste noire camoufle le fait que vos dessous de bras se sont transformés en piscines. Vous arrivez échevelée et essoufflée. Nom de Zeus, pourquoi faut-il toujours que les boîtes de productions aient des locaux pourris dans des immeubles délabrés et sans ascenseur ? Monde cruel.
Il vous attend dans un petit bureau. Il ressemble à Kevin McKidd, ce qui est dommage car vous serez désormais tentée de vous rouler par terre en criant dès que vous verrez cet acteur.
Au premier abord, il a l’air sympathique – vous vous asseyez confiante. Mauvaise idée : il attaque immédiatement avec une diatribe sans pitié sur les étudiants en cinéma.
« Alors je ne sais pas ce qu’on vous apprend dans les écoles, à vous les jeunes, mais… ». Bla, bla, bla. Cinq minutes consternantes durant lesquelles le monsieur s’énerve tout seul, furieux que les « jeunes » confondent le métier de réalisateur avec celui d’assistant. Et tout cela sans que vous ayez ouvert la bouche – vous n’êtes pas allée plus loin que les salutations.
Vous bouillonnez intérieurement, outrée et très mécontente que l’on vous prenne pour une quiche, et vous tentez une blagounette : « Eh bien, euh, je suis ravie qu’on me traite de jeune, ha, ha… ». Raté. Il n’a pas l’air d’avoir de l’humour. En tous cas, pas là, tout de suite, maintenant.
Bon, vous n’allez tout de même pas vous laisser insulter – vous lui répondez gentiment que vous n’êtes plus étudiante depuis longtemps, que vous êtes plus que consciente qu’un assistant-réalisateur n’est certainement pas un réalisateur (c’est peut-être pour ça qu’il est aigri, tiens), et que, grosso modo, vous êtes tout à fait d’accord avec lui. Vous réussissez à éviter de renverser son bureau en hurlant des choses comme « Non mais pauvre abruti, tu me connais pas et tu te permets de me critiquer alors qu’on a même pas encore parlé de mon expérience ? Tu veux t’battre, tu veux t’battre ?!! »… (version polie, mais vous êtes vraiment fâchée).
Votre CV est imprimé sur le bureau du bourreau, mais il ne l’a visiblement pas lu, de toutes façons – il semble réellement croire que vous sortez à peine de l’école et que vous n’avez jamais mis les pieds dans la vraie vie. D’accord, vous n’avez jamais eu l’occasion de travailler sur un long métrage, mais entre vos divers stages et emplois à la télévision, en boîtes de production, vos court-métrages et les expériences variées que vous avez eues dans le métier (non, cette phrase ne contient aucun sous-entendu sexuel), vous êtes loin d’être une débutante. Vous seriez même plutôt blasée. Une chose est sûre, vous êtes simplement loin d’être débile. Même si vous êtes donc flattée de paraître plus jeune que votre âge, vous ne pouvez le laisser croire que vous êtes une gentille paysanne débarquant de sa province. Vous décidez donc de parler court-métrage.
Quelle idée merdique. Vous avez réveillé la bête.
« Ah non. Il n’y a rien à voir. Vous êtes là, vous les jeunes, avec votre petite caméra, tout contents, à dire que vous faites du cinéma, mais vous n’y connaissez rien ! Si le chef op’ veut une heure de plus pour sa lumière, vous vous en foutez!»…
Vous regrettez amèrement de ne pas avoir enregistré cette conversation – vous auriez ainsi pu retranscrire cette tirade dans toute sa bassesse et sa mauvaise foi. Même si la partie sur les jeunes qui ont l’impression de faire du cinéma est pratiquement intacte…
Vous êtes humiliée, vexée et surtout blessée. Comment un type ayant lui-même réalisé des courts-métrages professionnels en 35 millimètres, avec une tête d’affiche et plusieurs sélections en festivals, peut-il attaquer ainsi ce format ? * Croit-il sincèrement que vous avez seize ans et que vous tournez des parodies de films d’horreur dans le jardin de vos parents avec la caméra familiale ? Il semblerait que oui.
Vous aimeriez lui raconter votre parcours, de votre amour sincère du cinéma à votre film de fin d’études, de vos tournages de prime-times au concours de scénario que vous aviez gagné. Vous aimeriez lui parler des deux jours de tournage que vous avez déjà eu, ni plus ni moins, pour achever un court-métrage, des moments de panique et de toutes ces fois où vous avez failli fouetter votre chef opérateur pour qu’il arrête de chipoter.
Vous aimeriez lui parler des nombreux courts-métrages qui se font produire, chaque année, par de vraies boîtes de production, où chaque technicien, chaque acteur est payé et déclaré comme pour n’importe quel long-métrage. Des courts qui se font acheter par des chaînes de télévision, qui sont présentés à Cannes.
Vous aimeriez lui parler de votre professionnalisme, de vos capacités, de votre motivation, et vous aimeriez vous vendre. Mais vous n’y arrivez pas. Parce que vous êtes tétanisée… et parce qu’il ne vous laisse pas en placer une.
Sa seconde entre. Vous voici désormais face à deux personnes – miam. Vous pensez encore, cependant, avoir le poste. Entre deux coups de gueule, Kevin McKidd semble en effet sous-entendre qu’il vous prendra. Suspense…
« Tu parles anglais ?
- Oui.
- Tu parles allemand ?
- Non. Espagnol ?
- Non. Tu as le permis ?
- Non. Si c’était le cas, je l’aurais mentionné sur mon CV…»
Ouh, la petite insolente que vous faites. Qu’il culpabilise donc un peu de ne point avoir lu les magnifiques deux pages trônant sur le bureau!
Gros blanc. Vous essayez une nouvelle blagounette. « Si c’était le cas, je rechercherais un poste de régisseuse… ».
Kevin McKidd vous jette un regard horrifié – il faut dire que vous passez alors, à ses yeux, pour une handicapée mentale. C’est toutefois son assistante qui attaque la première et vous passe un savon pendant cinq bonnes minutes. Décidément, ils ont l’art du monologue, ces deux là… Vous serrez les dents et souriez niaisement, acceptant sans broncher la douche d’insultes à peine dissimulées. Comment osez-vous postuler à un poste d’assistante sans avoir le permis ? Ben, euh, peut-être parce que ce sont eux qui sont allés vous chercher, et qu’ils avaient votre CV depuis le début ? Gnnnnnn.
Kevin McKidd vous déclare ensuite que tout ceci est bien embêtant, car vous auriez pu avoir le poste s’il ne s’agissait pas là d’un film au « budget réduit » : il comptait sur vous pour transporter les acteurs et faire les courses – les joies de la régie, somme toute. Il semble effectivement évident qu’un film historique bourré de têtes d’affiche puisse manquer de budget…
« Vous êtes une assistée, pas une assistante ».
Vous avez envie de pleurer ou de lui cracher au visage. Pleurer semble toutefois plus facile, parce que vous n’avez jamais réussi à cracher. Mais vous faites bonne figure.
Les deux acolytes, après un regard on ne peut plus explicite, vous déclarent qu’ils n’ont plus de questions, et que vous pouvez prendre congé : « on vous rappellera ». Vous vous levez dignement (enfin, c’est ce que vous pensez, vous n’aviez pas de retour vidéo), et leur faites comprendre que vous n’êtes pas dupe. Vous leur souhaitez bonne chance pour le film et quittez les lieux tout sourire – vous n’allez quand même pas leur montrer qu’ils vous ont touchée.
Bon. Aurait-ce été vraiment intéressant d’avoir un job fantastique, si le courant ne passait pas du tout avec vos supérieurs ? Etes-vous passée à côté de l’occasion de votre vie, de l’emploi qui aurait tout débloqué ?
Vous ne savez pas.
Kevin McKidd voulait vous faire comprendre que le métier est difficile, et que lui-même en a bavé. Certes. Pour autant, de quel droit de parfaits inconnus peuvent-ils se permettre de s’acharner sur vous lors d’un entretien ? S’en prendre à un l’un de ses subordonnés qui l’aurait mérité, d’accord. Mais depuis quand s’énerve-t-on sur des candidats ?
Vous avez l’amère impression que l’on ne vous a rencontrée que parce que vous étiez une « locale ». Ce type savait-il seulement que vous viviez et travailliez à Paris ? Et même si vous habitiez toujours dans la région de vos parents, la région où vous vous êtes inscrite à la Commission du Film… cela ferait-il de vous une pauvre provinciale inculte ? Vous n’étiez qu’une péquenaude, dans ce bureau, une gentille paysanne, et vous méprisez encore une fois l’arrogance et la suffisance de ces parisiens qui se croient supérieurs.
Pour vous venger, vous deviendrez un immense réalisateur.
* Merci Google.
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vendredi 30 septembre 2011
samedi 14 mai 2011
Cannes, première (le samedi 14 mai).
Avertissement : ce message ne contenant pas de critiques de films, soit averti, ô lecteur, de son aspect futile et potentiellement inutile. De même, si vous êtes un incorrigible blasé, passez votre chemin : cet article est joyeusement naïf.
Vous vous réveillez avec des fourmis dans le bout de doigts, comme à l’époque de vos études. C’est un signe qui ne trompe pas : cela n’arrive que lorsque vous vous couchez à l’aube, et que vous n’avez pas assez dormi. Trois jours à Cannes et vous êtes déjà un zombie, c’est désolant… Même pas trente ans et déjà un métabolisme de mamie !
Mais qu’avez-vous donc fabriqué ? Qu’est-ce qui vous vaut ces jolies cernes violacées, cette chevelure hirsute et, ouh, tiens, ce teint hâlé ? Que faites vous de vos journées, finalement ? Petit compte-rendu Cannois…
Etape 1 : RENTABILISER.
Votre compte en banque ayant subi une liposuccion très sévère, vous mettez un point d’honneur à rentabiliser votre séjour au maximum. En d’autres termes, vous cherchez à mettre la main sur tout ce qui est gratuit, cadeau, offert, à volonté. La quinzaine a bien commencé, puisque vous avez découvert, en récupérant votre badge, qu’un sympathique sac aux couleurs du Festival vous était offert – sac contenant tous les catalogues et autres livres en papier glacé que le commun des mortels se verra obligé d’acheter une fortune à la boutique officielle. C’est toujours ça de pris, vous dites-vous en sirotant votre bouteille d’eau gazeuse (gracieusement offerte, cela va sans dire). Les grandes marques ayant décidé de mettre le paquet, vous avez également décidé de goûter tous les parfums d’une nouvelle boisson fruitée. Cela vous vaut une magnifique nausée et une envie de vomir persistante pendant des heures. Tant pis… C’était gratuit.
Vous vous servez allègrement dans la presse qui vous est offerte, du magazine gratuit au magazine professionnel de pointe, en passant par la presse people. Vous rentrez chaque soir avec le dos en compote, harassée par le poids de votre sac qui s’alourdit tous les dix mètres, mais au moins, vous avez de quoi lire aux toilettes. Vous récupérez tout aussi joyeusement tous les badges publicitaires ou promotionnels que l’on vous offre – tant pis si vous ressemblez à une femme-sandwich, vous aimez vous sentir gâtée !
Et puis il y a, bien sûr, la plus merveilleuse des inventions : l’open bar. Vous avez la chance de ne pas être seule sur la Croisette, et certains amis ont la gentillesse de vous faire bénéficier des avantages de leur statut (dis comme ça… Non, vous ne connaissez personne de haut placé, cela va sans dire. Mais chacun a ses petites entrées. Merci à eux). Vous avez donc un joli petit carton rose autour du cou vous permettant d’accéder à la plage du Majestic. Plage où, bien entendu, vous ne faites rien d’autres que boire. Des boissons non alcoolisées, bande de mauvaises langues – il fait bien trop chaud dans ce pays, et vous cherchez surtout à récupérer l’eau qui a disparu dans les piscines que sont devenues vos aisselles (qui a dit que ce blog était glamour ?).
Bon, d’accord. Vous avez aussi profité d’un open bar alcoolisé. Hier soir, vous êtes entrée pour la première fois dans une soirée sur une plage privée. On vous a fait PASSER. Vous. La misérable petite chose ne portant même pas de talons ! Alors oui, la soirée était nulle, l’ambiance inexistante, et la moyenne d’âge avoisinait les 70 ans. Mais vous étiez assise sur un canapé au bord de l’eau, avec vue sur le vieux Cannes tout illuminé, et le vigneron derrière le comptoir était fort sympathique. Vous avez donc pu, dans une optique de rentabilisation, profiter de plusieurs coupes à l’œil. Prochaine étape : obtenir gratuitement des choses plus concrètes et durables : stylos ? Porte-clés ? T-shirts ?
Etape 2 : S’ENTRAINER.
Avoir un Oscar ne signifie pas seulement être reconnue mondialement pour un travail de qualité. Cela signifie aussi être capable de traverser un tapis rouge sans trébucher et surtout, sans se jeter comme une hystérique sur la première célébrité venue. Vous pratiquez donc le bain de stars.
Vous avez, pour l’instant, eu la chance de monter deux fois les marches. Le premier soir tout d’abord, pour la deuxième séance nocturne du Woody Allen. Puis deux jours après, pour la présentation du film « Polisse », de Maïwenn. Pour le tapis rouge, c’est raté, cela vous terrifie toujours. Vous êtes ravie et gloussez intérieurement lorsque vous passez les barrières et autres gardes féroces, et que vous remontez la rue jusqu’au Palais sous le regard envieux des passants. Mais une fois arrivée sur cette maudite moquette, vous êtes mal à l’aise. Les objectifs vous ont toujours pétrifiée – le fait que vous vouliez être derrière la caméra n’est pas anodin… Et, même si vous n’êtes personne, vos mains sont moites et vous vous sentez inappropriée en ce lieu saint. Pour cette partie là, il vous faudra pratiquer encore…
En revanche, surprise ! Vous êtes placée dans l’orchestre, au premier rang devant la scène, et non pas au balcon. Et on vous laisse entrer, contrairement à la fois précédente où, malgré votre billet, on vous avait envoyée sans ménagement dans les hauteurs, votre look n’étant visiblement pas encore au point. Surprise encore, un gros producteur français s’installe derrière vous. La salle se remplit, et les sièges voisins se parent d’une multitude d’êtres humains ayant tous l’air de gagner mille fois votre salaire annuel. Vous vous retournez et constatez que, cinq mètres derrières vous, les fauteuils portent les noms de l’équipe du film à venir, ainsi que de bons nombres de célébrités nationales. Nom de Zeus. Si vous sortez vous soulager pendant le film, vous ne passerez pas inaperçue. Vous n’osez donc plus bouger. Vous n’aviez pas compris que vous assistiez à une première. Vous pensiez être la deuxième projection de la soirée.
Tout le monde se met en place et vous sentez presque intégrée… Du moins, vous ne faites pas de gaffe, ce qui est bien votre genre. Un jour, ce sera votre tour, songez-vous en essuyant vos mains pour la vingt-cinquième fois sur votre robe. Vos entrailles émettent d’étranges gargouillis (merci, boisson fruitée immonde et gratuite) qui sont, fort heureusement, noyés dans le son du film. Vous regrettez tout de même votre consommation abusive de jus de fruits – avoir peur d’être prise d’une gastro-entérite fulgurante gâche quelque peu votre bonheur (fort heureusement, il n’en sera rien, et l’honneur de cet article sera sauf).
Le film terminé, vous regagnez doucement la sortie, coincée entre deux célèbres décolletés. Vous restez le plus longtemps possible dans le couloir, laissant les stars défiler à vos côtés, pas impressionnée pour un sou*. La vérité, c’est que vous adorez comparer votre taille à celle des professionnels qui vous frôlent. Vous êtes plus grande que tout le monde, ce qui représente finalement votre plus grand moment de satisfaction. Oui, c’est puéril mais c’est comme ça. Que celui qui n’y a jamais pensé me jette la première bière (gratuuuuuite !).
Vous pénétrez également dans les grands hôtels. Vous ne pensiez pas en avoir le droit – vous imaginiez même plutôt qu’on vous jetterait violemment dehors – mais vous suivez, l’air de rien, votre ami journaliste à travers le dédale de couloirs du Carlton et du Martinez (dont le hall exhale une puissante odeur, étrange mélange entre le désodorisant vanille pour les toilettes et l’eau de parfum pour veille dames. Bizarre). Vous n’avez pas pensé à utiliser l’ascenseur mais, espérant y croiser du beau monde, vous avez inscrit cette activité on ne peut plus ludique à votre programme. Si toutefois vous osez… Mais soyons optimistes, il reste plus d’une semaine.
Vous misez également sur le fait que vous avez donné votre carte de visite à un attaché de presse chargé de vous appeler si soirée il y a. Bon, vous ne misez que moyennement, le dos de votre carte portant en effet la mention «Imprimé gratuitement»… C’est tout vous, ça. Mais au moins, vous n’aurez pas de regrets.
Etape 3 : SHORT FILM CORNER.
Et votre film, dans tout ça ? Il a, pour l’instant, été visionné cinq fois – on ne rigole pas, cela fait plus d’une fois par jour, ce qui est plus qu’honorable… selon vous.
En revanche, difficile de se promouvoir, la guerre des flyers faisant rage dans les couloirs du Short Film Corner. Chaque jour, les murs entiers sont couverts et recouverts, les flyers les moins frais noyés sous la masse. Certaines personnes, peu fair-play, n’hésitent pas à recouvrir tout ce qui bouge, et vous cherchez donc un moyen plus efficace de diffuser vos magnifiques petits papiers glacés. Mais encore une fois, en une semaine, tout reste possible : vous êtes donc priés de croiser vos doigts, vos cheveux et vos poils de barbe pour moi. Merci !
* Le lecteur intelligent aura compris qu’il s’agissait uniquement de stars françaises, et qu’il n’y avait donc pas de quoi être hystérique. Même si vous regrettez un peu de ne pas avoir sauté sur Gilles Lellouche.
Vous vous réveillez avec des fourmis dans le bout de doigts, comme à l’époque de vos études. C’est un signe qui ne trompe pas : cela n’arrive que lorsque vous vous couchez à l’aube, et que vous n’avez pas assez dormi. Trois jours à Cannes et vous êtes déjà un zombie, c’est désolant… Même pas trente ans et déjà un métabolisme de mamie !
Mais qu’avez-vous donc fabriqué ? Qu’est-ce qui vous vaut ces jolies cernes violacées, cette chevelure hirsute et, ouh, tiens, ce teint hâlé ? Que faites vous de vos journées, finalement ? Petit compte-rendu Cannois…
Etape 1 : RENTABILISER.
Votre compte en banque ayant subi une liposuccion très sévère, vous mettez un point d’honneur à rentabiliser votre séjour au maximum. En d’autres termes, vous cherchez à mettre la main sur tout ce qui est gratuit, cadeau, offert, à volonté. La quinzaine a bien commencé, puisque vous avez découvert, en récupérant votre badge, qu’un sympathique sac aux couleurs du Festival vous était offert – sac contenant tous les catalogues et autres livres en papier glacé que le commun des mortels se verra obligé d’acheter une fortune à la boutique officielle. C’est toujours ça de pris, vous dites-vous en sirotant votre bouteille d’eau gazeuse (gracieusement offerte, cela va sans dire). Les grandes marques ayant décidé de mettre le paquet, vous avez également décidé de goûter tous les parfums d’une nouvelle boisson fruitée. Cela vous vaut une magnifique nausée et une envie de vomir persistante pendant des heures. Tant pis… C’était gratuit.
Vous vous servez allègrement dans la presse qui vous est offerte, du magazine gratuit au magazine professionnel de pointe, en passant par la presse people. Vous rentrez chaque soir avec le dos en compote, harassée par le poids de votre sac qui s’alourdit tous les dix mètres, mais au moins, vous avez de quoi lire aux toilettes. Vous récupérez tout aussi joyeusement tous les badges publicitaires ou promotionnels que l’on vous offre – tant pis si vous ressemblez à une femme-sandwich, vous aimez vous sentir gâtée !
Et puis il y a, bien sûr, la plus merveilleuse des inventions : l’open bar. Vous avez la chance de ne pas être seule sur la Croisette, et certains amis ont la gentillesse de vous faire bénéficier des avantages de leur statut (dis comme ça… Non, vous ne connaissez personne de haut placé, cela va sans dire. Mais chacun a ses petites entrées. Merci à eux). Vous avez donc un joli petit carton rose autour du cou vous permettant d’accéder à la plage du Majestic. Plage où, bien entendu, vous ne faites rien d’autres que boire. Des boissons non alcoolisées, bande de mauvaises langues – il fait bien trop chaud dans ce pays, et vous cherchez surtout à récupérer l’eau qui a disparu dans les piscines que sont devenues vos aisselles (qui a dit que ce blog était glamour ?).
Bon, d’accord. Vous avez aussi profité d’un open bar alcoolisé. Hier soir, vous êtes entrée pour la première fois dans une soirée sur une plage privée. On vous a fait PASSER. Vous. La misérable petite chose ne portant même pas de talons ! Alors oui, la soirée était nulle, l’ambiance inexistante, et la moyenne d’âge avoisinait les 70 ans. Mais vous étiez assise sur un canapé au bord de l’eau, avec vue sur le vieux Cannes tout illuminé, et le vigneron derrière le comptoir était fort sympathique. Vous avez donc pu, dans une optique de rentabilisation, profiter de plusieurs coupes à l’œil. Prochaine étape : obtenir gratuitement des choses plus concrètes et durables : stylos ? Porte-clés ? T-shirts ?
Etape 2 : S’ENTRAINER.
Avoir un Oscar ne signifie pas seulement être reconnue mondialement pour un travail de qualité. Cela signifie aussi être capable de traverser un tapis rouge sans trébucher et surtout, sans se jeter comme une hystérique sur la première célébrité venue. Vous pratiquez donc le bain de stars.
Vous avez, pour l’instant, eu la chance de monter deux fois les marches. Le premier soir tout d’abord, pour la deuxième séance nocturne du Woody Allen. Puis deux jours après, pour la présentation du film « Polisse », de Maïwenn. Pour le tapis rouge, c’est raté, cela vous terrifie toujours. Vous êtes ravie et gloussez intérieurement lorsque vous passez les barrières et autres gardes féroces, et que vous remontez la rue jusqu’au Palais sous le regard envieux des passants. Mais une fois arrivée sur cette maudite moquette, vous êtes mal à l’aise. Les objectifs vous ont toujours pétrifiée – le fait que vous vouliez être derrière la caméra n’est pas anodin… Et, même si vous n’êtes personne, vos mains sont moites et vous vous sentez inappropriée en ce lieu saint. Pour cette partie là, il vous faudra pratiquer encore…
En revanche, surprise ! Vous êtes placée dans l’orchestre, au premier rang devant la scène, et non pas au balcon. Et on vous laisse entrer, contrairement à la fois précédente où, malgré votre billet, on vous avait envoyée sans ménagement dans les hauteurs, votre look n’étant visiblement pas encore au point. Surprise encore, un gros producteur français s’installe derrière vous. La salle se remplit, et les sièges voisins se parent d’une multitude d’êtres humains ayant tous l’air de gagner mille fois votre salaire annuel. Vous vous retournez et constatez que, cinq mètres derrières vous, les fauteuils portent les noms de l’équipe du film à venir, ainsi que de bons nombres de célébrités nationales. Nom de Zeus. Si vous sortez vous soulager pendant le film, vous ne passerez pas inaperçue. Vous n’osez donc plus bouger. Vous n’aviez pas compris que vous assistiez à une première. Vous pensiez être la deuxième projection de la soirée.
Tout le monde se met en place et vous sentez presque intégrée… Du moins, vous ne faites pas de gaffe, ce qui est bien votre genre. Un jour, ce sera votre tour, songez-vous en essuyant vos mains pour la vingt-cinquième fois sur votre robe. Vos entrailles émettent d’étranges gargouillis (merci, boisson fruitée immonde et gratuite) qui sont, fort heureusement, noyés dans le son du film. Vous regrettez tout de même votre consommation abusive de jus de fruits – avoir peur d’être prise d’une gastro-entérite fulgurante gâche quelque peu votre bonheur (fort heureusement, il n’en sera rien, et l’honneur de cet article sera sauf).
Le film terminé, vous regagnez doucement la sortie, coincée entre deux célèbres décolletés. Vous restez le plus longtemps possible dans le couloir, laissant les stars défiler à vos côtés, pas impressionnée pour un sou*. La vérité, c’est que vous adorez comparer votre taille à celle des professionnels qui vous frôlent. Vous êtes plus grande que tout le monde, ce qui représente finalement votre plus grand moment de satisfaction. Oui, c’est puéril mais c’est comme ça. Que celui qui n’y a jamais pensé me jette la première bière (gratuuuuuite !).
Vous pénétrez également dans les grands hôtels. Vous ne pensiez pas en avoir le droit – vous imaginiez même plutôt qu’on vous jetterait violemment dehors – mais vous suivez, l’air de rien, votre ami journaliste à travers le dédale de couloirs du Carlton et du Martinez (dont le hall exhale une puissante odeur, étrange mélange entre le désodorisant vanille pour les toilettes et l’eau de parfum pour veille dames. Bizarre). Vous n’avez pas pensé à utiliser l’ascenseur mais, espérant y croiser du beau monde, vous avez inscrit cette activité on ne peut plus ludique à votre programme. Si toutefois vous osez… Mais soyons optimistes, il reste plus d’une semaine.
Vous misez également sur le fait que vous avez donné votre carte de visite à un attaché de presse chargé de vous appeler si soirée il y a. Bon, vous ne misez que moyennement, le dos de votre carte portant en effet la mention «Imprimé gratuitement»… C’est tout vous, ça. Mais au moins, vous n’aurez pas de regrets.
Etape 3 : SHORT FILM CORNER.
Et votre film, dans tout ça ? Il a, pour l’instant, été visionné cinq fois – on ne rigole pas, cela fait plus d’une fois par jour, ce qui est plus qu’honorable… selon vous.
En revanche, difficile de se promouvoir, la guerre des flyers faisant rage dans les couloirs du Short Film Corner. Chaque jour, les murs entiers sont couverts et recouverts, les flyers les moins frais noyés sous la masse. Certaines personnes, peu fair-play, n’hésitent pas à recouvrir tout ce qui bouge, et vous cherchez donc un moyen plus efficace de diffuser vos magnifiques petits papiers glacés. Mais encore une fois, en une semaine, tout reste possible : vous êtes donc priés de croiser vos doigts, vos cheveux et vos poils de barbe pour moi. Merci !
* Le lecteur intelligent aura compris qu’il s’agissait uniquement de stars françaises, et qu’il n’y avait donc pas de quoi être hystérique. Même si vous regrettez un peu de ne pas avoir sauté sur Gilles Lellouche.
mardi 10 mai 2011
Back to the Future.
Votre semaine a consisté en une multitude d’activités toutes plus décérébrées les unes que les autres que n’aurait pas reniées cette pétasse de Carrie Bradshaw. Visite annuelle chez le coiffeur, un détour par le pressing ; vous vous faites les ongles des mains ET des pieds (mille excuses, ô lectorat masculin), et passez une heure à vous épiler les jambes.
Non, vous n’allez pas jouer dans « Bridget Jones 3 » - plutôt dans « Apocalypse Now », en fait : vous retournez au Festival de Cannes !
Pendant que l’infâme machine du diable dévore la chair tendre et diaphane de vos malheureux mollets, vous vous surprenez à rêvasser. Pourtant, vous savez pertinemment que vous n’avez pratiquement aucune chance de repartir avec des contacts ou, mieux, du travail. Vous vous promettez cependant d’essayer de faire au mieux. Après tout, quitte à se ruiner, autant optimiser la chose. Si vous pouviez seulement vous dégoter un petit producteur pour vos deux prochains courts métrages… (A défaut, vous accrocher à la jambe de Jude Law, membre du jury, suffira).
Mais qu’allez-vous donc faire à Cannes ?
Eh bien, il se trouve que, à votre grande joie, votre court-métrage a été accepté au Short Film Corner. Vous avez donc loué un studio avec d’autres apprentis réalisateurs, intérimé non-stop pour essayer de renflouer votre compte en banque d’artiste, et êtes même allée jusqu’à créer des flyers et un site internet pour votre film, qui n’en demandait pas tant. OP-TI-MI-SER !
Vous avez, il faut bien l’admettre, été fort déçue par la réaction de certains de vos petits condisciples. En province, pour votre famille et vos amis, vous avez une chance incroyable, et tous vous envient – vous êtes pratiquement partie sous les vivats de la foule. Alors qu’à Paris… La plupart des festivaliers que vous avez croisés affichent une nonchalance insolente et aiment à décréter, blasés, que « n’importe qui peut aller au Short Film Corner ».
Vous avez horreur, comme toujours, de cet apparent manque de passion et d’enthousiasme, de cette bourgeoisie cinématographique qui ne réalise même plus sa chance. Hé, les mecs – c’est Cannes ! Nous avons tout de même la chance de vivre dans le pays organisateur du plus grand festival du monde (« ce qui compense quelque peu le niveau de la production nationale », pensez-vous en éclatant d’un rire sadique), un fait que beaucoup de cinéastes en herbe péruviens, thaïlandais ou eskimos nous envient probablement. Et puis, allez donc dire à tous ces gens qui passent des heures à attendre derrière des barrières, devant le Carlton ou tout autre misérable endroit où l’on vous fait bien comprendre que vous n’êtes pas invité à la fête, qu’il est FACILE de participer ! De votre point de vue, réunir de quoi réaliser un court-métrage ou mieux, se faire produire, mener le projet à bien et, enfin, dégainer les quelques quatre-vingt-quinze euros nécessaires à l’inscription n’est pas chose facile, non. Vous avez été derrière ces barrières, vous aussi, et vous auriez aimé que quelqu’un triche pour vous en inscrivant son œuvre, et vous crédite en tant qu’actrice dans un film où vous n’apparaissez pas, en tant qu’animatrice dans un film sans animation, tout cela dans le but de vous faire bénéficier d’une accréditation… (oui, le trafic d’accréditation est, vous l’avez découvert, très répandu). Vous ne comprenez pas cette suffisance idiote qui empêche vos congénères de laisser exploser leur joie et de faire la danse de la pluie tous nus en chantant la chanson de la victoire.
Vous avez reçu un email du Short Film Corner expliquant en long et en large qu’être accepté est un gage de qualité, et que vous avez donc obtenu le droit d’apposer le précieux logo sur votre affiche. En somme, cela veut bien dire, tout de même, que votre court-métrage n’est pas un film de vacances amateur. Tout cela, c’est un peu comme le Label Rouge pour la viande, finalement. Vous êtes un beau morceau de viande fraîche, pas un steak haché surgelé de marque distributeur. Non mais oh.
Le fait est que vous êtes ruinée, fatiguée mais hystérique. Même si vous n’êtes que l’un des mille huit cent films courts présentés, et sans aucun doute pas le meilleur, même si vous n’êtes toujours rien, hé bien vous avez une accréditation, un beau badge clamant haut et fort à la face du monde que vous aussi, vous faites partie de tout ça. Alors franchement, on se sort le balais des fesses et on lève les bras : elle est pas belle, la vie ?
(Oh et puis merde. Au moins, il y a la mer !)
Non, vous n’allez pas jouer dans « Bridget Jones 3 » - plutôt dans « Apocalypse Now », en fait : vous retournez au Festival de Cannes !
Pendant que l’infâme machine du diable dévore la chair tendre et diaphane de vos malheureux mollets, vous vous surprenez à rêvasser. Pourtant, vous savez pertinemment que vous n’avez pratiquement aucune chance de repartir avec des contacts ou, mieux, du travail. Vous vous promettez cependant d’essayer de faire au mieux. Après tout, quitte à se ruiner, autant optimiser la chose. Si vous pouviez seulement vous dégoter un petit producteur pour vos deux prochains courts métrages… (A défaut, vous accrocher à la jambe de Jude Law, membre du jury, suffira).
Mais qu’allez-vous donc faire à Cannes ?
Eh bien, il se trouve que, à votre grande joie, votre court-métrage a été accepté au Short Film Corner. Vous avez donc loué un studio avec d’autres apprentis réalisateurs, intérimé non-stop pour essayer de renflouer votre compte en banque d’artiste, et êtes même allée jusqu’à créer des flyers et un site internet pour votre film, qui n’en demandait pas tant. OP-TI-MI-SER !
Vous avez, il faut bien l’admettre, été fort déçue par la réaction de certains de vos petits condisciples. En province, pour votre famille et vos amis, vous avez une chance incroyable, et tous vous envient – vous êtes pratiquement partie sous les vivats de la foule. Alors qu’à Paris… La plupart des festivaliers que vous avez croisés affichent une nonchalance insolente et aiment à décréter, blasés, que « n’importe qui peut aller au Short Film Corner ».
Vous avez horreur, comme toujours, de cet apparent manque de passion et d’enthousiasme, de cette bourgeoisie cinématographique qui ne réalise même plus sa chance. Hé, les mecs – c’est Cannes ! Nous avons tout de même la chance de vivre dans le pays organisateur du plus grand festival du monde (« ce qui compense quelque peu le niveau de la production nationale », pensez-vous en éclatant d’un rire sadique), un fait que beaucoup de cinéastes en herbe péruviens, thaïlandais ou eskimos nous envient probablement. Et puis, allez donc dire à tous ces gens qui passent des heures à attendre derrière des barrières, devant le Carlton ou tout autre misérable endroit où l’on vous fait bien comprendre que vous n’êtes pas invité à la fête, qu’il est FACILE de participer ! De votre point de vue, réunir de quoi réaliser un court-métrage ou mieux, se faire produire, mener le projet à bien et, enfin, dégainer les quelques quatre-vingt-quinze euros nécessaires à l’inscription n’est pas chose facile, non. Vous avez été derrière ces barrières, vous aussi, et vous auriez aimé que quelqu’un triche pour vous en inscrivant son œuvre, et vous crédite en tant qu’actrice dans un film où vous n’apparaissez pas, en tant qu’animatrice dans un film sans animation, tout cela dans le but de vous faire bénéficier d’une accréditation… (oui, le trafic d’accréditation est, vous l’avez découvert, très répandu). Vous ne comprenez pas cette suffisance idiote qui empêche vos congénères de laisser exploser leur joie et de faire la danse de la pluie tous nus en chantant la chanson de la victoire.
Vous avez reçu un email du Short Film Corner expliquant en long et en large qu’être accepté est un gage de qualité, et que vous avez donc obtenu le droit d’apposer le précieux logo sur votre affiche. En somme, cela veut bien dire, tout de même, que votre court-métrage n’est pas un film de vacances amateur. Tout cela, c’est un peu comme le Label Rouge pour la viande, finalement. Vous êtes un beau morceau de viande fraîche, pas un steak haché surgelé de marque distributeur. Non mais oh.
Le fait est que vous êtes ruinée, fatiguée mais hystérique. Même si vous n’êtes que l’un des mille huit cent films courts présentés, et sans aucun doute pas le meilleur, même si vous n’êtes toujours rien, hé bien vous avez une accréditation, un beau badge clamant haut et fort à la face du monde que vous aussi, vous faites partie de tout ça. Alors franchement, on se sort le balais des fesses et on lève les bras : elle est pas belle, la vie ?
(Oh et puis merde. Au moins, il y a la mer !)
samedi 12 mars 2011
Bouh, la loose!
Vous êtes lucide : vous savez que personne ne risque de vous appeler après avoir vu votre court-métrage en festival, vous proposant amour, gloire et beauté. Ou juste du travail. Toutefois, vous aimez l’idée que votre film soit vu par de parfaits inconnus. Et s’ils y prennent plaisir et même, récompense suprême, rient, vous aurez tout gagné.
Bien entendu, avant cela, il vous faut passer l’étape des sélections ; mais, motivée comme vous l’êtes, du moins pour l’instant, vous l’envoyez absolument partout. Partout incluant notamment le Japon et le Brésil. Votre producteur va être tellement heureux quand il apprendra que vous lui avez gardé les notes de la Poste – cette simple pensée suffit à votre bonheur.
Et puis ça y est : un beau jour, vous recevez un email. Email contenant les mots magiques : vous-êtes-sélectionnée. Votre film va être VU ! Plusieurs centaines de personnes vont rire, pleurer, sourire, puis se lever et applaudir de toutes leurs forces votre œuvre ! Les chaînes de télévision vont se le disputer, mais vous en céderez finalement les droits à une petite boîte de production qui s’appelle Amblin et qui appartient à Ste... Et voilà, ça y est, vous recommencez.
Le fait est que le festival en question se situe en France. A Paris – bon, c’est toujours plus glamour que Dégueulboule-les-Mourichon. Au revoir Steven – ce n’est que partie remise.
Vous êtes tout de même ivre de joie, et vous vous empressez de répandre la bonne nouvelle. Votre première sélection, merde ! Il semble même qu’il y a une interview à la clé – ça ne rigole plus. Cerise sur le gâteau, on peut acheter des places sur internet. OUI ! Des gens vont payer pour voir votre court-métrage. Vous passez vos journées sur Google, emplie du plaisir simple de voir des sites de billetterie s’afficher lorsque vous tapez votre nom.
Le jour J, le soir S, à l’heure H, vous rejoignez donc votre heureuse équipe devant le cinéma. Qui est en fait un bar.
Ce n’est pas grave. Votre première sélection, on a dit. Merde !
Vous êtes tout de même très émue, parce que le joyeux et fidèle soutien est venu en force ; vous êtes donc une dizaine, prêts à représenter le film fièrement. Quel beau navire, quel équipage, quel grand capitaine vous faites !
La première chose que vous remarquez en entrant dans le bar, c’est qu’un acteur célèbre y est attablé. Bon, peut-être pas célèbre, mais connu. Oui, disons connu. Assez connu. Voilà.
Et c’est reparti pour la machine à fantasmes : il va voir votre film, va rire, va venir vous parler après la projection et vous proposer de vous présenter à un producteur et STOP ! Vous essayez de vous maîtriser. Mais quand même : on ne sait jamais.
La projection se déroulant dans le caveau, votre belle équipe et vous décidez de descendre. Euh. C’est râpé pour la standing ovation par des centaines de personnes : à tout casser, il y a de la place pour cinquante. Et encore.
Nom de Zeus – selon de savants calculs, votre équipe représente pratiquement un cinquième du public...
Les gens descendent à leur tour et votre petit cœur se gonfle d’orgueil et de bonheur naïf : on frôle l’émeute ! La salle est plus que comble ; toutes les places sont prises, et bon nombre de cinéphiles sont debout, derrière les autres. Finalement, votre film va quand même bien être vu ! Vous souriez bêtement.
Huit court-métrages vont être diffusés ; vous êtes censée passer en septième. Le meilleur pour la fin ? Ha, ha, ha...
La projection commence. Ce qui est vraiment génial, c’est que vous ne voyez rien. Le premier film est très sombre, et il y a tant de têtes devant vous que vous décidez de vous contenter du son et d’un bout d’écran, en haut à droite. Vous espérez seulement que vous êtes la seule dans ce cas, et que toute la salle pourra jouir pleinement de votre court-métrage.
Fin du premier court, clap clap clap, interview de l’acteur principal – ce dernier étant un peu déçu car à l’en croire, le projecteur aurait énormément assombri le film.
Deuxième court-métrage – ah, tiens, c’est celui où joue l’acteur connu, qui n’est pas loin de vous. Rhoooo – c’est tout de même incroyable : ces gens n’ont-ils donc personne à la lumière ? Encore une fois, vous trouvez ce film extrêmement obscur, dans les deux sens du terme. Il faut bien l’avouer, l’image n’est vraiment pas belle (tant mieux pour vous, déclare malgré vous votre petit cerveau retors).
Le numéro deux se termine donc, applaudissements, interviews et... et la moitié de la salle se lève et s’en va. Pour ne pas dire les trois-quarts. Il se trouve que vous n’avez pas été la seule à rameuter du monde... sauf que cette équipe a fait bien plus fort que vous. Tiens, l’acteur connu s’en va, aussi.
Le truc, c’est que vous pensiez que l’intégralité des films intéressaient le public – ha, ha, ha ! Vous êtes toujours aussi naïve, c’est absolument désespérant. Toutefois, vous auriez pensé que les gens tenaient suffisamment à leur cinq euros pour les rentabiliser et rester plus d’une heure, à défaut de respecter le travail des autres...
Le pire, c’est que vous, vous étiez sincèrement intéressée par les autres films. Bon, d’accord, c’était surtout pour savoir à quel niveau se situait la concurrence. Mais quand même !
La projection reprend ; au moins, désormais, tout le monde a une place assise. Et vous voyez même l’écran. Allez, vous ne vous laissez pas abattre – les autres équipes sont probablement plus fair-play que les traîtres du court-métrage numéro deux, et votre film va être vu par une trentaine de personnes. Positive attitude ! Il s’agit quand même de votre première sélection, merde...
Les minutes s’écoulent, les films passent, et la salle... la salle se vide inexorablement. Ce n’est pas possible – vous avez probablement été très, très méchante dans une vie antérieure. Vous détestez l’humanité entière, là-tout-de-suite-maintenant.
Quelques réalisateurs ont tout de même la décence de rester (vous vous promettez de prier pour eux vers Saint Steven) ; quand votre film commence, donc, vous estimez la population locale à une vingtaine d’âmes, votre équipe comprise. Oui, oui : en gros, votre film va être découvert par à peine plus de dix inconnus.
Mais c’était votre première sélection, merde...
Une bonne nouvelle n’arrivant jamais seule, vous réalisez avec horreur que les six équipes précédentes ne râlaient pas pour rien : le projecteur est effectivement lamentable. Vous ignoriez que vous aviez réalisé une sorte de film abstrait se passant dans l’obscurité. C’est... intéressant. Conceptuel. Et puis, à quoi bon faire de beaux décors quand on peut simplement entourer les personnages (que l’on voit plus ou moins, Dieu merci) d’une obscurité compacte ?
Etrangement, votre corps semble vouloir glisser vers le sol – vous voulez disparaître sous votre chaise. Au secours.
_________________________
INT/NUIT – CAVEAU DU BAR
La réalisatrice, à l’agonie, tombe à genoux et lève les poings vers le ciel.
REALISATRICE
(en un cri désespéré)
Pourquoi ? POURQUOI ??
_________________________
Lot de consolation : les gens rient. Vous entendez même quelqu’un dire quelque chose comme « Excellent ! » ... Bon. L’honneur est sauf. Vous êtes même... c’est étrange... vous êtes même un petit peu contente, oui. En fait.
Bilan de la soirée ? Vous avez gagné deux amis Facebook. L’espion infiltré que vous êtes trouve quand même votre film pas si mal. Et puis, tout de même : la bière était bonne, et elle n’était pas chère. CQFD.
Bien entendu, avant cela, il vous faut passer l’étape des sélections ; mais, motivée comme vous l’êtes, du moins pour l’instant, vous l’envoyez absolument partout. Partout incluant notamment le Japon et le Brésil. Votre producteur va être tellement heureux quand il apprendra que vous lui avez gardé les notes de la Poste – cette simple pensée suffit à votre bonheur.
Et puis ça y est : un beau jour, vous recevez un email. Email contenant les mots magiques : vous-êtes-sélectionnée. Votre film va être VU ! Plusieurs centaines de personnes vont rire, pleurer, sourire, puis se lever et applaudir de toutes leurs forces votre œuvre ! Les chaînes de télévision vont se le disputer, mais vous en céderez finalement les droits à une petite boîte de production qui s’appelle Amblin et qui appartient à Ste... Et voilà, ça y est, vous recommencez.
Le fait est que le festival en question se situe en France. A Paris – bon, c’est toujours plus glamour que Dégueulboule-les-Mourichon. Au revoir Steven – ce n’est que partie remise.
Vous êtes tout de même ivre de joie, et vous vous empressez de répandre la bonne nouvelle. Votre première sélection, merde ! Il semble même qu’il y a une interview à la clé – ça ne rigole plus. Cerise sur le gâteau, on peut acheter des places sur internet. OUI ! Des gens vont payer pour voir votre court-métrage. Vous passez vos journées sur Google, emplie du plaisir simple de voir des sites de billetterie s’afficher lorsque vous tapez votre nom.
Le jour J, le soir S, à l’heure H, vous rejoignez donc votre heureuse équipe devant le cinéma. Qui est en fait un bar.
Ce n’est pas grave. Votre première sélection, on a dit. Merde !
Vous êtes tout de même très émue, parce que le joyeux et fidèle soutien est venu en force ; vous êtes donc une dizaine, prêts à représenter le film fièrement. Quel beau navire, quel équipage, quel grand capitaine vous faites !
La première chose que vous remarquez en entrant dans le bar, c’est qu’un acteur célèbre y est attablé. Bon, peut-être pas célèbre, mais connu. Oui, disons connu. Assez connu. Voilà.
Et c’est reparti pour la machine à fantasmes : il va voir votre film, va rire, va venir vous parler après la projection et vous proposer de vous présenter à un producteur et STOP ! Vous essayez de vous maîtriser. Mais quand même : on ne sait jamais.
La projection se déroulant dans le caveau, votre belle équipe et vous décidez de descendre. Euh. C’est râpé pour la standing ovation par des centaines de personnes : à tout casser, il y a de la place pour cinquante. Et encore.
Nom de Zeus – selon de savants calculs, votre équipe représente pratiquement un cinquième du public...
Les gens descendent à leur tour et votre petit cœur se gonfle d’orgueil et de bonheur naïf : on frôle l’émeute ! La salle est plus que comble ; toutes les places sont prises, et bon nombre de cinéphiles sont debout, derrière les autres. Finalement, votre film va quand même bien être vu ! Vous souriez bêtement.
Huit court-métrages vont être diffusés ; vous êtes censée passer en septième. Le meilleur pour la fin ? Ha, ha, ha...
La projection commence. Ce qui est vraiment génial, c’est que vous ne voyez rien. Le premier film est très sombre, et il y a tant de têtes devant vous que vous décidez de vous contenter du son et d’un bout d’écran, en haut à droite. Vous espérez seulement que vous êtes la seule dans ce cas, et que toute la salle pourra jouir pleinement de votre court-métrage.
Fin du premier court, clap clap clap, interview de l’acteur principal – ce dernier étant un peu déçu car à l’en croire, le projecteur aurait énormément assombri le film.
Deuxième court-métrage – ah, tiens, c’est celui où joue l’acteur connu, qui n’est pas loin de vous. Rhoooo – c’est tout de même incroyable : ces gens n’ont-ils donc personne à la lumière ? Encore une fois, vous trouvez ce film extrêmement obscur, dans les deux sens du terme. Il faut bien l’avouer, l’image n’est vraiment pas belle (tant mieux pour vous, déclare malgré vous votre petit cerveau retors).
Le numéro deux se termine donc, applaudissements, interviews et... et la moitié de la salle se lève et s’en va. Pour ne pas dire les trois-quarts. Il se trouve que vous n’avez pas été la seule à rameuter du monde... sauf que cette équipe a fait bien plus fort que vous. Tiens, l’acteur connu s’en va, aussi.
Le truc, c’est que vous pensiez que l’intégralité des films intéressaient le public – ha, ha, ha ! Vous êtes toujours aussi naïve, c’est absolument désespérant. Toutefois, vous auriez pensé que les gens tenaient suffisamment à leur cinq euros pour les rentabiliser et rester plus d’une heure, à défaut de respecter le travail des autres...
Le pire, c’est que vous, vous étiez sincèrement intéressée par les autres films. Bon, d’accord, c’était surtout pour savoir à quel niveau se situait la concurrence. Mais quand même !
La projection reprend ; au moins, désormais, tout le monde a une place assise. Et vous voyez même l’écran. Allez, vous ne vous laissez pas abattre – les autres équipes sont probablement plus fair-play que les traîtres du court-métrage numéro deux, et votre film va être vu par une trentaine de personnes. Positive attitude ! Il s’agit quand même de votre première sélection, merde...
Les minutes s’écoulent, les films passent, et la salle... la salle se vide inexorablement. Ce n’est pas possible – vous avez probablement été très, très méchante dans une vie antérieure. Vous détestez l’humanité entière, là-tout-de-suite-maintenant.
Quelques réalisateurs ont tout de même la décence de rester (vous vous promettez de prier pour eux vers Saint Steven) ; quand votre film commence, donc, vous estimez la population locale à une vingtaine d’âmes, votre équipe comprise. Oui, oui : en gros, votre film va être découvert par à peine plus de dix inconnus.
Mais c’était votre première sélection, merde...
Une bonne nouvelle n’arrivant jamais seule, vous réalisez avec horreur que les six équipes précédentes ne râlaient pas pour rien : le projecteur est effectivement lamentable. Vous ignoriez que vous aviez réalisé une sorte de film abstrait se passant dans l’obscurité. C’est... intéressant. Conceptuel. Et puis, à quoi bon faire de beaux décors quand on peut simplement entourer les personnages (que l’on voit plus ou moins, Dieu merci) d’une obscurité compacte ?
Etrangement, votre corps semble vouloir glisser vers le sol – vous voulez disparaître sous votre chaise. Au secours.
_________________________
INT/NUIT – CAVEAU DU BAR
La réalisatrice, à l’agonie, tombe à genoux et lève les poings vers le ciel.
REALISATRICE
(en un cri désespéré)
Pourquoi ? POURQUOI ??
_________________________
Lot de consolation : les gens rient. Vous entendez même quelqu’un dire quelque chose comme « Excellent ! » ... Bon. L’honneur est sauf. Vous êtes même... c’est étrange... vous êtes même un petit peu contente, oui. En fait.
Bilan de la soirée ? Vous avez gagné deux amis Facebook. L’espion infiltré que vous êtes trouve quand même votre film pas si mal. Et puis, tout de même : la bière était bonne, et elle n’était pas chère. CQFD.
dimanche 5 décembre 2010
Projection et stressomètre (2)
Nous sommes vendredi soir, et vous entendez vos voisins faire la fête ; vous, vous mangez des Schoko-Bons devant un reportage sur Stéphanie de Monaco. Rien ne va plus. Autant écrire !
Deuxième année. Vous tournez en Super-16, et le thème est imposé : vous devez adapter une nouvelle...
Ca tombe bien, il y a une que vous aimez dans le paquet qu’on vous a distribué. Et, attention aux yeux, vous allez adapter Philip K. Dick. Steven l’a fait, et vous allez marcher sur ses illustres pas. Vous allez même en profiter pour rendre hommage à votre deuxième divinité, Tim Burton. Il se trouve que l’univers s’y prête, et vous êtes littéralement submergée par l’inspiration. Votre cerveau dégouline d’idées et d’hommages ; vous allez faire passer un vrai, beau message, le tout sur un fond de « La belle et la bête » (votre Disney préféré, bien évidemment).
En fait, vous ne pensiez pas qu’il serait aussi facile d’écrire un film « qui veut dire quelque chose », où vous pourriez caser certains de vos thèmes de prédilection (« le mariage, ça craint », « le mariage, c’est abominable », « évitez de vous marier »… Oui, bon, ben quoi ? C’est toujours mieux que « Pourquoi je ne jouis pas ? » ou « Pourquoi suis-je attirée par les animaux morts », non ? En tous cas, ça doit parler à plus de monde. Enfin, rien n’est moins sûr…)
Bref, tout y est, et vous êtes fière de vous ; cerise sur le gâteau, on encense votre scénario, votre découpage, et l’équipe technique aime votre projet. Vous avez fait votre premier casting, et trouvé de vrais acteurs – tout cela vous change des castings que vous organisiez dans le dos de votre mère sur Caramail quand vous étiez au lycée, pour des films que vous comptiez éclairer avec trois lampes halogènes (en pensant sincèrement que vous aviez de l’avenir en tant que chef opérateur).
Over-motivée, donc, vous partez en tournage.
Woohoo, les joies de la campagne! L’intégralité de l’équipe est logée chez l’un des joyeux membres, et vous avez tôt fait de boucher la fosse sceptique. Les acteurs ne sont pas contents (mais si, rappelez vous, les caprices de star, le lait de soja, tout ça…), et surtout, surtout, il fait moins un million de degrés.
Mais tout s’annonce bien ! De toute façon, c’est comme les colonies de vacances : merdique mais fun.
Premier jour de tournage : le temps est magnifique. Froid mais sec, grand soleil. Le décor est somptueux, et vous vous gavez de plans romantiques à souhait. Comme on dit, ça va avoir de la gueule. Vous attendez les trois prochains jours avec impatience, plus ou moins certaine que vous allez cartonner (naïve ET mégalomane. Oui, c’est triste).
Deuxième jour. Cinq heures du matin. Vous dormez. Non, vous somnolez, trop agitée de frissons pour réussir à vraiment vous reposer. Non loin de vous, vous entendez le cadreur parler avec la scripte :
- Qu’est-ce qu’on fait, on lui dit ?
- Je ne sais pas… on la réveille, tu crois ?
Bon. Vous décidez d’aller affronter votre destin. Vous êtes un courageux leader, et vous êtes prête à affronter tous les problèmes, à braver tous les dangers. « Me dire QUOI ? »
Oh, rien. Juste que deux mètres de neige sont tombés pendant la nuit, et que c’est foutu pour les raccords.
Yeah ! C’est chouette, la vie.
Croyez-moi, s’il y avait eu de la neige sur le tournage de « Apocalypse Now », on pourrait dire qu’il fut similaire au vôtre. Hahaha… La pointeuse peine à faire le point, tant ses mains sont engourdies par le froid. Mais vous ne pouvez, de toute façon, rien tourner dans l’immédiat, puisque le Nagra ne marche pas à cause du froid. Le Nagra ? Ben, la machine du son, quoi. Vous savez, le truc avec les bobines, celui que vous aimez bien manipuler parce qu’il vous donne l’impression d’être un espion pendant la Seconde Guerre Mondiale. Il a décidé d’hiberner, ce con.
Les acteurs deviennent officiellement fous, accessoirement. Pas fous joyeux, fous pathologiques. Bon, d’accord, l’actrice n’est pas censée jouer la scène en parka – plutôt en nuisette, en fait. Oui, la scène au milieu du champ. Ce qui vous vaut cette magnifique réflexion de son partenaire, qui n’a jamais tout à fait compris que ceci était un tournage étudiant : « Sur un vrai tournage, il y aurait un assistant qui lui enlèverait son manteau au dernier moment et partirait en courant ». En laissant ses traces dans la neige, connard ? C’est toi qui va avoir besoin d’assistance quand je t’aurais enfoncé la caméra si profond dans le cul que tu vas vomir de la pellicule pour le restant de tes jours.
Oh, c’est bon, hein – je ne suis pas méchante, c’est du seize millimètres. Du trente-cinq eut été plus douloureux.
Fort heureusement, tout n’est pas perdu : votre miraculeuse scripte a réussi à refondre le plan de travail de façon à ce que les raccords tiennent le coup – la neige peut désormais coller à la chronologie, et vous vous dites que Dieu existe.
Quoique. Considérant le fait que votre brillant assistant réalisateur (second degré) avait oublié le plan de travail à Paris, la brillante scripte (premier degré) n’a pas juste refondu le planning, elle a sauvé le film. Puissent les scriptes être bénies, songez-vous à table entre deux pots géants de rillettes (merci Métro).
Vous l’admettez : vous n’avez pas forcément été parfaite sur ce tournage, vous non plus. N’importe qui serait devenu fou, alors vous considérez qu’avoir été simplement tyrannique est une sorte de réussite. Et puis bon, personne ne comprend jamais les réalisateurs : vous n’avez pas exigé que l’on monte ce travelling dans la neige pour faire votre maligne – la scène ne pouvait juste PAS être tournée autrement. C’est comme ça.
De retour à Paris, vous pensez être enfin sauvée. Tout de même, c’est dans la boîte, et certains de vos plans sont vraiment, vraiment beaux. Vous avez rongé vos doigts jusqu’aux phalanges et perdu deux ans de vie en stress, mais vous avez survécu et, plus important encore, vous y croyez. Même si vous avez désormais des ennemis officiels (vous auriez peut-être du rester sur Caramail) et une potentielle réputation de chieuse.
Que le montage commence…
Hop, coupez, collez, coupez. Au sens littéral du terme, donc. Vous passez quelques jours dans les sous-sols de l’école avec votre fidèle monteuse, et tout se passe au mieux : votre pointeuse, qui a retrouvé ses doigts, s’en sert pour vous confectionner de merveilleux gâteaux au chocolat (monter, ça creuse), et vous décorez la salle avec diverses affiches de films ; tout ceci contribue à la bonne humeur générale dans ce petit nid douillet – si l’on excepte les chaises de jardin avec lesquelles l’école fournit les salles de montage, ainsi que la menace constante que l’administration vous tombe dessus (vous n’êtes pas censés manger ou vous amuser, nom de Zeus).
Et puis les professeurs viennent voir le film… Oh, ce ne sont pas des dragons, loin de là ! Les deux chefs monteuses chargées de vous accompagner au long de votre magnifique parcours sont, aux yeux des élèves, plus des copines qu’autre chose. Le hic, c’est qu’elles ne vont pas encenser vos films pour autant. En l’occurrence, le verdict est sans appel. Pour formuler les choses d’une façon simple, claire et concise : votre film est nul à chier.
Bon. Voilà voilà.
Que faire ?
Votre monteuse, qui ne renonce jamais, décide de prendre le problème à bras le corps. Vous filmez donc l’intégralité des rushes sur l’écran du banc de montage, et allez tenter de remonter le film sur ordinateur – ça sera tout de même un peu plus rapide, vous cesserez d’abîmer la pellicule qui, rappelons le, sera projetée par la suite, et non, ce n’est pas tricher si tout le monde fait pareil !
Restons lucides : il n’y a pas mille façons de monter un court-métrage de dix minutes. Vous obtenez donc quelque chose de simplement « moins pire ». Pas mieux, moins pire. Nuance.
Vous réalisez, accessoirement, que faire un film à effets spéciaux… sans effets spéciaux, ce n’était peut-être pas une si bonne idée que ça. L’un de vos personnages principaux n’est en effet rien d’autre qu’un pommier maléfique (oui, oui), et vous comptez faire passer cela uniquement à travers le contre-champ (le regard effrayé de l’héroïne) et les bruitages (mais vous êtes loin d’être ILM).
Pour l’anecdote, le film de l’un de vos petits condisciples impliquait une araignée géante. Encore des effets spéciaux en off, cela va de soi. Hum.
Et vous voguez doucement vers la projection, la peur au ventre…
La bonne nouvelle, c’est que la majorité des films projetés ne sont pas mieux que le vôtre – alléluia ! Et puis nous ne sommes qu’en deuxième année, les élèves se font encore plus ou moins plaisir, et peu de films sont des œuvres malsaines et masturbatoires. Disons plutôt que le tout est un festival de joyeux nanars.
La mauvaise nouvelle, c’est que votre film est projeté dans des conditions pour le moins apocalyptique. A commencer par un début en totale désynchronisation entre le son et l’image… Vous n’y pouvez rien, problème technique – en attendant, cela met le jury de mauvaise humeur. La projection recommence, mais comment décrire l’état de votre bande ? Votre image est prisonnière, en fait : elle est coincée derrière des barreaux. Littéralement : de longues, longues lignes strient votre pellicule de haut en bas. Miam. Plus rayé que ça, tu meurs (forcément : suicide) !
Etrangement, votre cerveau a réalisé une sorte de tri sélectif sur ces souvenirs, et vous peinez à vous rappeler en détail des critiques du jury… Vous gardez tout de même en mémoire cette grande phrase, que le professeur d’Histoire de l’Art vous a froidement jetée, d’un ton laconique, vous rappelant par là même votre humble condition de mortelle : « Vous ne croyez pas au cinéma ».
Eh ben celle là, c’est la meilleure !
Deuxième année. Vous tournez en Super-16, et le thème est imposé : vous devez adapter une nouvelle...
Ca tombe bien, il y a une que vous aimez dans le paquet qu’on vous a distribué. Et, attention aux yeux, vous allez adapter Philip K. Dick. Steven l’a fait, et vous allez marcher sur ses illustres pas. Vous allez même en profiter pour rendre hommage à votre deuxième divinité, Tim Burton. Il se trouve que l’univers s’y prête, et vous êtes littéralement submergée par l’inspiration. Votre cerveau dégouline d’idées et d’hommages ; vous allez faire passer un vrai, beau message, le tout sur un fond de « La belle et la bête » (votre Disney préféré, bien évidemment).
En fait, vous ne pensiez pas qu’il serait aussi facile d’écrire un film « qui veut dire quelque chose », où vous pourriez caser certains de vos thèmes de prédilection (« le mariage, ça craint », « le mariage, c’est abominable », « évitez de vous marier »… Oui, bon, ben quoi ? C’est toujours mieux que « Pourquoi je ne jouis pas ? » ou « Pourquoi suis-je attirée par les animaux morts », non ? En tous cas, ça doit parler à plus de monde. Enfin, rien n’est moins sûr…)
Bref, tout y est, et vous êtes fière de vous ; cerise sur le gâteau, on encense votre scénario, votre découpage, et l’équipe technique aime votre projet. Vous avez fait votre premier casting, et trouvé de vrais acteurs – tout cela vous change des castings que vous organisiez dans le dos de votre mère sur Caramail quand vous étiez au lycée, pour des films que vous comptiez éclairer avec trois lampes halogènes (en pensant sincèrement que vous aviez de l’avenir en tant que chef opérateur).
Over-motivée, donc, vous partez en tournage.
Woohoo, les joies de la campagne! L’intégralité de l’équipe est logée chez l’un des joyeux membres, et vous avez tôt fait de boucher la fosse sceptique. Les acteurs ne sont pas contents (mais si, rappelez vous, les caprices de star, le lait de soja, tout ça…), et surtout, surtout, il fait moins un million de degrés.
Mais tout s’annonce bien ! De toute façon, c’est comme les colonies de vacances : merdique mais fun.
Premier jour de tournage : le temps est magnifique. Froid mais sec, grand soleil. Le décor est somptueux, et vous vous gavez de plans romantiques à souhait. Comme on dit, ça va avoir de la gueule. Vous attendez les trois prochains jours avec impatience, plus ou moins certaine que vous allez cartonner (naïve ET mégalomane. Oui, c’est triste).
Deuxième jour. Cinq heures du matin. Vous dormez. Non, vous somnolez, trop agitée de frissons pour réussir à vraiment vous reposer. Non loin de vous, vous entendez le cadreur parler avec la scripte :
- Qu’est-ce qu’on fait, on lui dit ?
- Je ne sais pas… on la réveille, tu crois ?
Bon. Vous décidez d’aller affronter votre destin. Vous êtes un courageux leader, et vous êtes prête à affronter tous les problèmes, à braver tous les dangers. « Me dire QUOI ? »
Oh, rien. Juste que deux mètres de neige sont tombés pendant la nuit, et que c’est foutu pour les raccords.
Yeah ! C’est chouette, la vie.
Croyez-moi, s’il y avait eu de la neige sur le tournage de « Apocalypse Now », on pourrait dire qu’il fut similaire au vôtre. Hahaha… La pointeuse peine à faire le point, tant ses mains sont engourdies par le froid. Mais vous ne pouvez, de toute façon, rien tourner dans l’immédiat, puisque le Nagra ne marche pas à cause du froid. Le Nagra ? Ben, la machine du son, quoi. Vous savez, le truc avec les bobines, celui que vous aimez bien manipuler parce qu’il vous donne l’impression d’être un espion pendant la Seconde Guerre Mondiale. Il a décidé d’hiberner, ce con.
Les acteurs deviennent officiellement fous, accessoirement. Pas fous joyeux, fous pathologiques. Bon, d’accord, l’actrice n’est pas censée jouer la scène en parka – plutôt en nuisette, en fait. Oui, la scène au milieu du champ. Ce qui vous vaut cette magnifique réflexion de son partenaire, qui n’a jamais tout à fait compris que ceci était un tournage étudiant : « Sur un vrai tournage, il y aurait un assistant qui lui enlèverait son manteau au dernier moment et partirait en courant ». En laissant ses traces dans la neige, connard ? C’est toi qui va avoir besoin d’assistance quand je t’aurais enfoncé la caméra si profond dans le cul que tu vas vomir de la pellicule pour le restant de tes jours.
Oh, c’est bon, hein – je ne suis pas méchante, c’est du seize millimètres. Du trente-cinq eut été plus douloureux.
Fort heureusement, tout n’est pas perdu : votre miraculeuse scripte a réussi à refondre le plan de travail de façon à ce que les raccords tiennent le coup – la neige peut désormais coller à la chronologie, et vous vous dites que Dieu existe.
Quoique. Considérant le fait que votre brillant assistant réalisateur (second degré) avait oublié le plan de travail à Paris, la brillante scripte (premier degré) n’a pas juste refondu le planning, elle a sauvé le film. Puissent les scriptes être bénies, songez-vous à table entre deux pots géants de rillettes (merci Métro).
Vous l’admettez : vous n’avez pas forcément été parfaite sur ce tournage, vous non plus. N’importe qui serait devenu fou, alors vous considérez qu’avoir été simplement tyrannique est une sorte de réussite. Et puis bon, personne ne comprend jamais les réalisateurs : vous n’avez pas exigé que l’on monte ce travelling dans la neige pour faire votre maligne – la scène ne pouvait juste PAS être tournée autrement. C’est comme ça.
De retour à Paris, vous pensez être enfin sauvée. Tout de même, c’est dans la boîte, et certains de vos plans sont vraiment, vraiment beaux. Vous avez rongé vos doigts jusqu’aux phalanges et perdu deux ans de vie en stress, mais vous avez survécu et, plus important encore, vous y croyez. Même si vous avez désormais des ennemis officiels (vous auriez peut-être du rester sur Caramail) et une potentielle réputation de chieuse.
Que le montage commence…
Hop, coupez, collez, coupez. Au sens littéral du terme, donc. Vous passez quelques jours dans les sous-sols de l’école avec votre fidèle monteuse, et tout se passe au mieux : votre pointeuse, qui a retrouvé ses doigts, s’en sert pour vous confectionner de merveilleux gâteaux au chocolat (monter, ça creuse), et vous décorez la salle avec diverses affiches de films ; tout ceci contribue à la bonne humeur générale dans ce petit nid douillet – si l’on excepte les chaises de jardin avec lesquelles l’école fournit les salles de montage, ainsi que la menace constante que l’administration vous tombe dessus (vous n’êtes pas censés manger ou vous amuser, nom de Zeus).
Et puis les professeurs viennent voir le film… Oh, ce ne sont pas des dragons, loin de là ! Les deux chefs monteuses chargées de vous accompagner au long de votre magnifique parcours sont, aux yeux des élèves, plus des copines qu’autre chose. Le hic, c’est qu’elles ne vont pas encenser vos films pour autant. En l’occurrence, le verdict est sans appel. Pour formuler les choses d’une façon simple, claire et concise : votre film est nul à chier.
Bon. Voilà voilà.
Que faire ?
Votre monteuse, qui ne renonce jamais, décide de prendre le problème à bras le corps. Vous filmez donc l’intégralité des rushes sur l’écran du banc de montage, et allez tenter de remonter le film sur ordinateur – ça sera tout de même un peu plus rapide, vous cesserez d’abîmer la pellicule qui, rappelons le, sera projetée par la suite, et non, ce n’est pas tricher si tout le monde fait pareil !
Restons lucides : il n’y a pas mille façons de monter un court-métrage de dix minutes. Vous obtenez donc quelque chose de simplement « moins pire ». Pas mieux, moins pire. Nuance.
Vous réalisez, accessoirement, que faire un film à effets spéciaux… sans effets spéciaux, ce n’était peut-être pas une si bonne idée que ça. L’un de vos personnages principaux n’est en effet rien d’autre qu’un pommier maléfique (oui, oui), et vous comptez faire passer cela uniquement à travers le contre-champ (le regard effrayé de l’héroïne) et les bruitages (mais vous êtes loin d’être ILM).
Pour l’anecdote, le film de l’un de vos petits condisciples impliquait une araignée géante. Encore des effets spéciaux en off, cela va de soi. Hum.
Et vous voguez doucement vers la projection, la peur au ventre…
La bonne nouvelle, c’est que la majorité des films projetés ne sont pas mieux que le vôtre – alléluia ! Et puis nous ne sommes qu’en deuxième année, les élèves se font encore plus ou moins plaisir, et peu de films sont des œuvres malsaines et masturbatoires. Disons plutôt que le tout est un festival de joyeux nanars.
La mauvaise nouvelle, c’est que votre film est projeté dans des conditions pour le moins apocalyptique. A commencer par un début en totale désynchronisation entre le son et l’image… Vous n’y pouvez rien, problème technique – en attendant, cela met le jury de mauvaise humeur. La projection recommence, mais comment décrire l’état de votre bande ? Votre image est prisonnière, en fait : elle est coincée derrière des barreaux. Littéralement : de longues, longues lignes strient votre pellicule de haut en bas. Miam. Plus rayé que ça, tu meurs (forcément : suicide) !
Etrangement, votre cerveau a réalisé une sorte de tri sélectif sur ces souvenirs, et vous peinez à vous rappeler en détail des critiques du jury… Vous gardez tout de même en mémoire cette grande phrase, que le professeur d’Histoire de l’Art vous a froidement jetée, d’un ton laconique, vous rappelant par là même votre humble condition de mortelle : « Vous ne croyez pas au cinéma ».
Eh ben celle là, c’est la meilleure !
vendredi 26 novembre 2010
Projection et stressomètre (1)
Lorsque vous êtes quelque peu déprimée, vous allez vous réfugier dans une salle obscure. Passées vos sombres réflexions sur le fait qu’aller au cinéma seule est, selon vous, l’apothéose de l’abandon et du désespoir (vous êtes quelqu’un de très sociable), vous vous laissez aller, oubliez tout et vivez deux heures de bonheur parfait durant lesquelles vous êtes AILLEURS.
Et dire qu’il y en a qui se demandent pourquoi les films d’auteurs chiantesques ne sont pas votre truc… Eh oui, cinéma français, parfois nous n’avons pas envie que nos problèmes nous soient renvoyés au visage, qui plus est d’une façon grise et moche.
Toujours est-il que, sachant que vous allez au cinéma aussi souvent que possible… à la base, on peut dire que vous passez actuellement beaucoup, beaucoup de temps chez vos amis à l’uniforme bleu.
(Eh bien oui, quoi. Vous ne pensiez quand même pas que ce métier aidait à avoir constamment le moral ?)
Pas plus tard qu’hier, le film que vous alliez voir a débuté sans les sous-titres, et surtout totalement anamorphosé ; un petit incident qui s’ajoute à votre liste d’anecdotes cinématographiques, ou plutôt de petites catastrophes de projection. Quand on passe sa vie au cinéma, on finit par avoir vécu plus ou moins tous les cas de figures. Plusieurs fois !
Pas de son. Lumières qui ne s’éteignent pas. Pellicule qui casse. Mauvais film. Bagarre – si, si. Les deux zouaves avaient roulé vers l’avant sur plusieurs rangées en s’envoyant des insultes qui dévoilaient de façon parfaite leur quotient intellectuel. En même temps, vous n’en aviez que faire – vous aviez déjà vu le film, et puis vous étiez trop concentrée sur votre Magnum, qui s’était fracassé dans son emballage et que vous deviez laper à l’aide du bâtonnet (ne jamais acheter de glace au cinéma).
Et puis, bien entendu, il y a le pire des cas de figures ; celui pour lequel vous ne souriez pas en vous disant que le projectionniste est un être humain, et que tout cela est plutôt mignon (oui, oui, mignon. J’ai dit).
Le pire des cas de figures, c’est celui qui, malheureusement, tend à croître d’une façon dramatiquement exponentielle dans nos chères petites salles obscures : le crétin qui répond au téléphone.
Variante : le crétin en bande, qui est entré dans la salle pour se réchauffer et qui, non content de mener à voix haute une conversation d’un formidable intérêt avec ses amis, ose déclamer (très fortement) : « C’est quoi le film ? »
Bon sang, vous pourriez tuer. Le cinéma, c’est sacré. Pour vous, acheter un seau de pop-corn est passible de la peine de mort. Et que dire des infectes imbéciles qui consultent leur téléphone pendant le film ? Votre fantasme absolu, c’est de vous lever, d’attraper le machiavélique appareil et de le jeter aussi loin que votre bras sportif (…) le permet. Calmement, impassiblement, comme un grand méchant de cinéma (Alan Rickman vous a toujours inspirée).
Alors les gens qui répondent au téléphone… ceux dont le téléphone sonne… Rien que d’y pensez, vous virez au rouge et de la fumée sort de vos oreilles.
Et ils sont TOUJOURS assis à côté de vous ! Loi de Murphy.
Pour l’anecdote, il faut tout de même préciser que, pour ce qui est de la sonnerie, l’ennemi public numéro un n’est pas un ado, une racaille ou une blonde écervelée. C’est un VIEUX. Un papy-mamie. Quelqu’un qui est bien gentil, mais qui ne comprend visiblement rien à la technologie de base, et dont le vieux Nokia va diffuser joyeusement une sonnerie archaïque pendant la scène la plus poignante du film – loi de Murphy, je vous dis.
Souvenez-vous donc de cette projection de « Des Hommes et des Dieux »… La salle était comble, et on pouvait y compter environ dix personnes de moins de soixante ans – jamais vous n’avez entendu autant de sonneries. Le plus drôle, c’est quand l’intéressé feint de ne rien remarquer. « C’est pas mon portable, la la la, je me concentre très fort sur l’écran ».
Un peu étrange, tout de même, ce choix musical du réalisateur à la fin du film, sur ce long plan enneigé… Ah, non, pardon, c’est le vieux devant moi.
Il faut bien avouer, toutefois, qu’aucune de ces projections n’égale, sur l’échelle de l’apocalypse cinématographique, les projections de vos films d’école.
Il y a le jury, certes. Les remarques cinglantes, les humiliations et les traumatismes qui vont avec (le jour où vous gagnerez votre Oscar, vous avez prévu de dire une phrase sur votre professeur d’Histoire de l’Art dans votre discours. Histoire de lui clouer le bec une bonne fois pour toutes, même si les Oscars ne l’intéressent probablement pas, et qu’il préfère sans doute réfléchir à sa triste condition de mortel devant un film expérimental insoutenable).
Mais il y a aussi la technique, qui ne suit pas. Pourquoi suivrait-elle ? Ce ne serait pas drôle…
De toute façon, s’il y a bien une chose dont vous êtes sûre, c’est que vous risquez de mourir d’une attaque foudroyante à quarante ans (si toutefois vous parvenez à vos fins, et finissez effectivement par devenir, officiellement, réalisatrice...). Trop de stress. La préparation, le tournage, la postproduction, les interminables disputes avec les producteurs, les caprices des uns et des autres (je dis bien des uns et des autres… pas des acteurs !), tout cela, c’est une chose. Mais lorsqu’enfin, après la bataille, épuisée par des semaines de montage, mixage et autres activités vous ayant réduite à l’état de goule, alors que vous n’aspirez qu’à un repos bien mérité, la projection s’annonce… le stressomètre fait un bond en avant. Il implose, même. Et vos films d’école ne vous ont guère aidée, à ce niveau là.
En premier lieu parce que vous n’êtes pas sans savoir que le projecteur de l’école raye les bobines… Si, si.
Mais pour cela, il faut d’abord arriver à la projection – mener le film à bien (faut-il préciser à nouveau que, en soi, c’est déjà toute une aventure ?), et ne pas malmener sa pellicule. Car, gag ! Vous montez « à l’ancienne », sur une belle pièce de musée où vous coupez et collez la pellicule en question. Et, cerise sur le gâteau, vous devez projeter la copie de travail. Voyez-vous, on a pensé, en haut lieu, que le fait de travailler directement sur la copie définitive du film vous inciterait à en prendre soin. Ce dont vous prenez surtout soin, finalement, c’est votre ulcère, là…
(Oui, je tiens à vous conter les mémorables projections en question. Toutefois, elles méritent un article à elles seules).
(Wow. Quel suspense. Je fais un petit cliffhanger, là, non ?)
(Non ? Vraiment ?)
(Bon. Tant pis. Je vous raconterai quand même).
Et dire qu’il y en a qui se demandent pourquoi les films d’auteurs chiantesques ne sont pas votre truc… Eh oui, cinéma français, parfois nous n’avons pas envie que nos problèmes nous soient renvoyés au visage, qui plus est d’une façon grise et moche.
Toujours est-il que, sachant que vous allez au cinéma aussi souvent que possible… à la base, on peut dire que vous passez actuellement beaucoup, beaucoup de temps chez vos amis à l’uniforme bleu.
(Eh bien oui, quoi. Vous ne pensiez quand même pas que ce métier aidait à avoir constamment le moral ?)
Pas plus tard qu’hier, le film que vous alliez voir a débuté sans les sous-titres, et surtout totalement anamorphosé ; un petit incident qui s’ajoute à votre liste d’anecdotes cinématographiques, ou plutôt de petites catastrophes de projection. Quand on passe sa vie au cinéma, on finit par avoir vécu plus ou moins tous les cas de figures. Plusieurs fois !
Pas de son. Lumières qui ne s’éteignent pas. Pellicule qui casse. Mauvais film. Bagarre – si, si. Les deux zouaves avaient roulé vers l’avant sur plusieurs rangées en s’envoyant des insultes qui dévoilaient de façon parfaite leur quotient intellectuel. En même temps, vous n’en aviez que faire – vous aviez déjà vu le film, et puis vous étiez trop concentrée sur votre Magnum, qui s’était fracassé dans son emballage et que vous deviez laper à l’aide du bâtonnet (ne jamais acheter de glace au cinéma).
Et puis, bien entendu, il y a le pire des cas de figures ; celui pour lequel vous ne souriez pas en vous disant que le projectionniste est un être humain, et que tout cela est plutôt mignon (oui, oui, mignon. J’ai dit).
Le pire des cas de figures, c’est celui qui, malheureusement, tend à croître d’une façon dramatiquement exponentielle dans nos chères petites salles obscures : le crétin qui répond au téléphone.
Variante : le crétin en bande, qui est entré dans la salle pour se réchauffer et qui, non content de mener à voix haute une conversation d’un formidable intérêt avec ses amis, ose déclamer (très fortement) : « C’est quoi le film ? »
Bon sang, vous pourriez tuer. Le cinéma, c’est sacré. Pour vous, acheter un seau de pop-corn est passible de la peine de mort. Et que dire des infectes imbéciles qui consultent leur téléphone pendant le film ? Votre fantasme absolu, c’est de vous lever, d’attraper le machiavélique appareil et de le jeter aussi loin que votre bras sportif (…) le permet. Calmement, impassiblement, comme un grand méchant de cinéma (Alan Rickman vous a toujours inspirée).
Alors les gens qui répondent au téléphone… ceux dont le téléphone sonne… Rien que d’y pensez, vous virez au rouge et de la fumée sort de vos oreilles.
Et ils sont TOUJOURS assis à côté de vous ! Loi de Murphy.
Pour l’anecdote, il faut tout de même préciser que, pour ce qui est de la sonnerie, l’ennemi public numéro un n’est pas un ado, une racaille ou une blonde écervelée. C’est un VIEUX. Un papy-mamie. Quelqu’un qui est bien gentil, mais qui ne comprend visiblement rien à la technologie de base, et dont le vieux Nokia va diffuser joyeusement une sonnerie archaïque pendant la scène la plus poignante du film – loi de Murphy, je vous dis.
Souvenez-vous donc de cette projection de « Des Hommes et des Dieux »… La salle était comble, et on pouvait y compter environ dix personnes de moins de soixante ans – jamais vous n’avez entendu autant de sonneries. Le plus drôle, c’est quand l’intéressé feint de ne rien remarquer. « C’est pas mon portable, la la la, je me concentre très fort sur l’écran ».
Un peu étrange, tout de même, ce choix musical du réalisateur à la fin du film, sur ce long plan enneigé… Ah, non, pardon, c’est le vieux devant moi.
Il faut bien avouer, toutefois, qu’aucune de ces projections n’égale, sur l’échelle de l’apocalypse cinématographique, les projections de vos films d’école.
Il y a le jury, certes. Les remarques cinglantes, les humiliations et les traumatismes qui vont avec (le jour où vous gagnerez votre Oscar, vous avez prévu de dire une phrase sur votre professeur d’Histoire de l’Art dans votre discours. Histoire de lui clouer le bec une bonne fois pour toutes, même si les Oscars ne l’intéressent probablement pas, et qu’il préfère sans doute réfléchir à sa triste condition de mortel devant un film expérimental insoutenable).
Mais il y a aussi la technique, qui ne suit pas. Pourquoi suivrait-elle ? Ce ne serait pas drôle…
De toute façon, s’il y a bien une chose dont vous êtes sûre, c’est que vous risquez de mourir d’une attaque foudroyante à quarante ans (si toutefois vous parvenez à vos fins, et finissez effectivement par devenir, officiellement, réalisatrice...). Trop de stress. La préparation, le tournage, la postproduction, les interminables disputes avec les producteurs, les caprices des uns et des autres (je dis bien des uns et des autres… pas des acteurs !), tout cela, c’est une chose. Mais lorsqu’enfin, après la bataille, épuisée par des semaines de montage, mixage et autres activités vous ayant réduite à l’état de goule, alors que vous n’aspirez qu’à un repos bien mérité, la projection s’annonce… le stressomètre fait un bond en avant. Il implose, même. Et vos films d’école ne vous ont guère aidée, à ce niveau là.
En premier lieu parce que vous n’êtes pas sans savoir que le projecteur de l’école raye les bobines… Si, si.
Mais pour cela, il faut d’abord arriver à la projection – mener le film à bien (faut-il préciser à nouveau que, en soi, c’est déjà toute une aventure ?), et ne pas malmener sa pellicule. Car, gag ! Vous montez « à l’ancienne », sur une belle pièce de musée où vous coupez et collez la pellicule en question. Et, cerise sur le gâteau, vous devez projeter la copie de travail. Voyez-vous, on a pensé, en haut lieu, que le fait de travailler directement sur la copie définitive du film vous inciterait à en prendre soin. Ce dont vous prenez surtout soin, finalement, c’est votre ulcère, là…
(Oui, je tiens à vous conter les mémorables projections en question. Toutefois, elles méritent un article à elles seules).
(Wow. Quel suspense. Je fais un petit cliffhanger, là, non ?)
(Non ? Vraiment ?)
(Bon. Tant pis. Je vous raconterai quand même).
jeudi 21 octobre 2010
Dépression post-natale et autres histoires.
C’est foutu – vous êtes officiellement en plein baby-blues. Ne nous méprenons pas : aucun petit être suintant et dégoulinant de mucus n’a récemment jailli de vous, écartelant tout ce qui se trouve sous vos sous-vêtements Bob l’Eponge. Dieu merci, vous êtes toujours un être libre, insouciant et immature, et le monde vous appartient (… potentiellement).
Non, ce qui est arrivé est pire encore : vous avez accouché d’un beau court-métrage, et vous êtes désormais TOTALEMENT désœuvrée. Après des semaines de frénésie, vous réalisez avec amertume que l’aventure touche à sa fin. Le mixeur mixe. L’étalonneur étalonne. Le compositeur compose. Le réalisateur déprime.
Certes, vous attendez impatiemment votre première projection, à laquelle vous comptez bien convier la moitié de l’hémisphère nord. Et il y a les festivals – vous jouez les blasées mais vous fantasmez secrètement sur un océan de gloire, cela va de soi.
Oh ! Vous, là, dans le fond. Arrêtez de me prendre pour une mégalomane. Il faut bien croire un peu en ses métrages, qu’ils soient courts ou longs…
En l’occurrence, vous aimez bien votre dernier bébé. Il n’est peut-être pas parfait, mais vous êtes fière du travail accompli. Et vous riez toujours à la cinquantième vision, ce qui est plutôt bon signe. Bien entendu, vous restez lucide : tout ce à quoi vous pouvez prétendre, c’est un prix du public... C’est que, voyez-vous, vous êtes une rebelle : vous avez réalisé une comédie. Avec une touche de fantastique. Autant dire que, n’ayant pas philosophé sur le sens profond de la vie, vous ne pensez pas vraiment être en mesure de battre une bonne bouse estampillée FEMIS.
Et alors ? Le prix du public, c’est la plus belle récompense qui soit – vous voulez faire rêver les gens, ou, du moins, les faire rire après une journée de merde. On n’est pas là pour faire plaisir à Télérama…
Assez digressé, revenons en à la dépression.
Peu importe le plaisir de voir son film terminé, d’entendre les gens rire et de les voir applaudir (ou pas… hum) : l’orgasme est derrière vous. On dira ce qu’on veut, mais le tournage, il n’y a quand même rien de tel…
Bon, nous sommes d’accord : tourner, ce n’est rien. Ce n’est que le début d’une longue série de nouvelles aventures rocambolesques, pour ne pas dire de déprimantes emmerdes. Mais ceci est une autre histoire…
Tout cela sans compter, bien sûr, cette fameuse maxime, rédigée par un célèbre auteur au dix-huitième siècle : « on verra en post-prod’ ». Tant d’êtres innocents ont été sacrifiés de par les âges parce qu’un imprudent avait prononcé ces mots…
Toujours est-il que l’apothéose d’une épopée cinématographique, le climax de l’élaboration de votre film, bref, le top du top, pour vous, c’est le tournage. Ze place to be. L’endroit magique où l’on prend son pied. Après, ça retombe un peu. Comme un orgasme, je vous dis ! Vous êtes sur votre petit nuage et vous savez qu’il y en aura d’autres. Mais pour l’instant, c’est fini, et faut aller faire à bouffer, parce que les émotions, ça creuse. Retour à la réalité.
Accessoirement, il se trouve que vous êtes une illustre inconnue, et que personne ne va venir vous chercher, portefeuille en main, pour vous proposer de réaliser un nouveau court-métrage. Là, tout de suite, maintenant, votre avenir est plus qu’incertain. Diantre. Quand allez-vous donc à nouveau crier « action » ?!
Vous avez carrément la pression, en fait. Votre film a intérêt de cartonner, sans compter qu’il est, pour l’instant, le dernier petit fil ténu vous rattachant un tant soit peu au monde merveilleux du cinéma.
Pour ajouter à l’ironie de votre situation, vous êtes en pleine mission d’intérim. Jusque là, rien d’extraordinaire. Vous passez vos journées sur des chèques et des dossiers de cotisation retraite – PASSIONNANT. Oui, si ce n’est que vous bossez pour la boîte qui gère tout le monde du spectacle, et que vos petits yeux de lapin myxomatosé voient défiler d’heure en heure des noms de boîtes de production prestigieuses. Ces enfoirés de chèques sautent sur le bureau, vous montrent du doigt et se foutent ouvertement de vous : « Ah ah ah ! T’as vu où tu pourrais bosser, espèce de smicarde ? »
Putain. Que quelqu’un me trouve un concours de scénario, vite !
Non, ce qui est arrivé est pire encore : vous avez accouché d’un beau court-métrage, et vous êtes désormais TOTALEMENT désœuvrée. Après des semaines de frénésie, vous réalisez avec amertume que l’aventure touche à sa fin. Le mixeur mixe. L’étalonneur étalonne. Le compositeur compose. Le réalisateur déprime.
Certes, vous attendez impatiemment votre première projection, à laquelle vous comptez bien convier la moitié de l’hémisphère nord. Et il y a les festivals – vous jouez les blasées mais vous fantasmez secrètement sur un océan de gloire, cela va de soi.
Oh ! Vous, là, dans le fond. Arrêtez de me prendre pour une mégalomane. Il faut bien croire un peu en ses métrages, qu’ils soient courts ou longs…
En l’occurrence, vous aimez bien votre dernier bébé. Il n’est peut-être pas parfait, mais vous êtes fière du travail accompli. Et vous riez toujours à la cinquantième vision, ce qui est plutôt bon signe. Bien entendu, vous restez lucide : tout ce à quoi vous pouvez prétendre, c’est un prix du public... C’est que, voyez-vous, vous êtes une rebelle : vous avez réalisé une comédie. Avec une touche de fantastique. Autant dire que, n’ayant pas philosophé sur le sens profond de la vie, vous ne pensez pas vraiment être en mesure de battre une bonne bouse estampillée FEMIS.
Et alors ? Le prix du public, c’est la plus belle récompense qui soit – vous voulez faire rêver les gens, ou, du moins, les faire rire après une journée de merde. On n’est pas là pour faire plaisir à Télérama…
Assez digressé, revenons en à la dépression.
Peu importe le plaisir de voir son film terminé, d’entendre les gens rire et de les voir applaudir (ou pas… hum) : l’orgasme est derrière vous. On dira ce qu’on veut, mais le tournage, il n’y a quand même rien de tel…
Bon, nous sommes d’accord : tourner, ce n’est rien. Ce n’est que le début d’une longue série de nouvelles aventures rocambolesques, pour ne pas dire de déprimantes emmerdes. Mais ceci est une autre histoire…
Tout cela sans compter, bien sûr, cette fameuse maxime, rédigée par un célèbre auteur au dix-huitième siècle : « on verra en post-prod’ ». Tant d’êtres innocents ont été sacrifiés de par les âges parce qu’un imprudent avait prononcé ces mots…
Toujours est-il que l’apothéose d’une épopée cinématographique, le climax de l’élaboration de votre film, bref, le top du top, pour vous, c’est le tournage. Ze place to be. L’endroit magique où l’on prend son pied. Après, ça retombe un peu. Comme un orgasme, je vous dis ! Vous êtes sur votre petit nuage et vous savez qu’il y en aura d’autres. Mais pour l’instant, c’est fini, et faut aller faire à bouffer, parce que les émotions, ça creuse. Retour à la réalité.
Accessoirement, il se trouve que vous êtes une illustre inconnue, et que personne ne va venir vous chercher, portefeuille en main, pour vous proposer de réaliser un nouveau court-métrage. Là, tout de suite, maintenant, votre avenir est plus qu’incertain. Diantre. Quand allez-vous donc à nouveau crier « action » ?!
Vous avez carrément la pression, en fait. Votre film a intérêt de cartonner, sans compter qu’il est, pour l’instant, le dernier petit fil ténu vous rattachant un tant soit peu au monde merveilleux du cinéma.
Pour ajouter à l’ironie de votre situation, vous êtes en pleine mission d’intérim. Jusque là, rien d’extraordinaire. Vous passez vos journées sur des chèques et des dossiers de cotisation retraite – PASSIONNANT. Oui, si ce n’est que vous bossez pour la boîte qui gère tout le monde du spectacle, et que vos petits yeux de lapin myxomatosé voient défiler d’heure en heure des noms de boîtes de production prestigieuses. Ces enfoirés de chèques sautent sur le bureau, vous montrent du doigt et se foutent ouvertement de vous : « Ah ah ah ! T’as vu où tu pourrais bosser, espèce de smicarde ? »
Putain. Que quelqu’un me trouve un concours de scénario, vite !
mercredi 4 août 2010
Mayday, Mayday!
Comme beaucoup de cinéastes en herbe, vous misez énormément sur les concours. Concours de scénario, concours de courts-métrages, Euro million.
Pour vous, depuis que Billy Bob Joe a rendu l’âme, c’est plutôt les concours de scénario. Billy Bob Joe, c’est votre fidèle caméra, le cadeau de vos dix-huit ans pour lequel amis et famille s’étaient cotisés – et à l’époque, il avait fallu beaucoup de Francs… Une bonne vieille caméra DV, qui en a connu des vertes et des pas mûres, et qui a décidé l’an dernier de dévorer toute bande ayant le malheur d’y être insérée. Hasta la Vista, Billy Bob Joe. Vous voilà sans caméra, mais toujours avec de quoi écrire.
Vous tentez donc régulièrement votre chance. Régulièrement, c'est-à-dire qu’une fois tous les six mois, vous avez une sorte de regain de motivation, que vous pondez d’un coup une tonne de trucs, et puis que vous vous dites ensuite que vous êtes nulle et que vous écrivez de la merde, jusqu’à ce que six mois après… etc, etc.
En l’occurrence, vous avez été prolifique à Noël dernier. Fin janvier, vous vivez donc depuis un mois déjà dans l’expectative… Parce que c’est bien ça, le problème : vous avez beau vous dire que vous êtes une merde, vous vous trouvez quand même géniale de temps à autre, et vous avez envie d’y croire.
Et puis, un jour, un moment magique arrive – vous savez, un de ces instants bizarres où le temps semble flotter, et où tout concorde parfaitement pendant quelques secondes, voire quelques petites minutes, pour former un tout si parfait que vous pensez alors « je suis heureuse ». Un moment au cours duquel des choses qui avaient si peu de chances d’arriver en même temps se produisent, et cette coïncidence si merveilleuse vous pousserait presque à croire que vous avez glissé hors de la réalité.
Vous pouvez ainsi escalader la dune du Pyla par une belle fin de journée d’été – il fait chaud, mais pas trop ; vous découvrez le lieu et trouvez tout cela assez magnifique : ce sable à perte de vue, l’océan qui s’étend derrière vous… vous atteignez le sommet et, rêveuse, vous vous laissez transporter par la magie du lieu. Le soleil se couche et scintille sur l’eau, le ciel touche au sublime, et votre chanson préférée qui passe ne fait qu’ajouter à votre félicité, et… quoi ? Votre chanson préférée ? Vous n’avez rien sur vous, si ce n’est une serviette de plage – comment une chanson vieille de plus de dix ans et que tout le monde a oublié peut-elle se retrouver à cet instant précis, à cet endroit, avec vous ? Ben, y a un type avec un lecteur CD, là derrière la motte de sable… Mais la coïncidence était trop belle, le moment trop parfait – c’était magique, comment le dire autrement ?
Vous avez saisi l’idée ? Bien.
Revenons à nos moutons. Un jour, donc… vous êtes au beau milieu du zoo de Budapest. Le mois de janvier touche à sa fin, toute la ville est sous plus d’un mètre de neige, et vous êtes sur le point de perdre vos orteils (lesquels ? tous).
Mais le temps est radieux, le ciel bleu à l’infini, et le soleil au rendez-vous. Vous êtes dans la section « Afrique », et le spectacle est assez incroyable – il faut dire que vous n’auriez jamais pensé voir des girafes sous la neige. C’est… féerique. Vous pourriez rester là des heures, à simplement les regarder. Vous sentez alors, contre votre cuisse engourdie, votre téléphone qui vibre. Aïe aïe aïe. On vous appelle de France. Mauvaises nouvelles en perspective : tout le monde sait où vous êtes, quelque chose de grave est probablement arrivé. Vous répondez. Ouuuh, la mauvaise nouvelle !
Vous avez gagné le concours de scénario du mois dernier ! Joie, bonheur, merci les girafes – promis, je ferais de vous l’emblème de ma société de production.
« Je suis heureuse ».
Six mois plus tard…
« Je vais tous vous buter ».
Vous êtes censée tourner dans deux semaines, et rien ne va plus. Tout avait pourtant si bien commencé…
Vous étiez sortie de votre première rencontre avec vos producteurs gonflée à bloc. Bon, d’accord, ce n’est pas vraiment une boîte de production, et ce ne sont pas vraiment des producteurs. Mais ce sont indubitablement d’adorables passionnés qui sont prêt à investir un certain budget dans votre petite histoire. La page Internet du concours précisait que le lauréat verrait son scénario déposé à la SACD, et qu’il y aurait « possibilité de co-réalisation ». Vous étiez donc partie dans l’idée que vous vous contenteriez de la gloire timide et discrète du scénariste, et la simple idée de devenir «officiellement» un Auteur Dramatique emplissait votre petit cœur de joie. Mais vos producteurs vous annoncent immédiatement que non, vous allez bel et bien réaliser ! Ils veulent simplement avoir un «droit de regard»… Aucun problème pour vous. Vous n’êtes pas quelqu’un de compliqué, et puis vous leur êtes drôlement reconnaissante.
En fait, cette première entrevue se passe excellemment bien. Pour dire les choses simplement : vous ordonnez, ils exécuteront. Plus ou moins ce dont tout réalisateur rêve, en somme. Vous créez, et ils mettront tout en œuvre pour que ce qui sort des méandres de votre petite cervelle fumeuse se réalise. Vous avez visiblement la même vision du film, et vous sentez que cette collaboration peut être fructueuse – ils ont le budget, vous avez les idées, vous allez cartonner.
Pauvre créature naïve que vous êtes ! Vous n’apprendrez donc jamais rien ?
Quoiqu’il en soit… pour l’instant, vous y croyez. Dans un élan de bravoure (ou d’inconscience, c’est selon), vous écrivez à des acteurs pour le moins… célèbres, dans l’espoir qu’ils jouent dans votre court-métrage. Pourquoi pas… cela s’est déjà vu, non ?
Pas pour vous, en tous cas. Niveau de réponse : zéro. Même pas une petite réponse négative. Pour un peu, vous auriez l’impression de chercher du travail. Oh, vous étiez tout à fait consciente du fait qu’il y avait peu de chances que votre missive franchisse la barrière de l’agent, cette créature diabolique et redoutée de tous. Un court-métrage ? Pas payé ? Ha, ha, ha ! Et pourquoi pas une pub pour la constipation passagère, tant qu’on y est ?
Prévoyante, vous aviez pourtant joint à votre petit dossier une lettre pour le butor, du type « oh hé ducon, je sais comment ça se passe dans ton milieu de merde, mais laisse pas mon truc moisir en haut d’une pile, merci bien ». En plus poli, quoi. Peut être que les agents n’ont pas d’humour.
Peut être que votre scénario est à chier, en fait. Qui sait ?
La date approche lentement. Vous n’avez pas d’ingé son, pas de chef op’, mais vous avez un régisseur. Votre lumière sera peut-être à chier, mais au moins, vous aurez droit à du cake de tournage et à des spaghettis bolognaise, non mais oh.
Les jours passent. Vous trouvez vos acteurs, faites des essais, pleurez de rire – c’est bien simple, quand vous regardez vos rushes, la caméra en tremble. Vous êtes toujours motivée. Ce film peut être bien.
La date approche un peu plus vite (ingénieur du son : 0, chef opérateur : 0), et c’est alors que l’évènement intitulé « Catastrophe Majeure Numéro 1 » se produit. Pour vous, en tous cas, c’est une catastrophe. Une bande-annonce tourne sur Internet ; cette bande-annonce pourrait ressembler à des milliers de bandes-annonces de gros blockbusters estivaux… si le film ne portait pas exactement le même nom que le vôtre. Bien entendu, il traite d’un sujet similaire. Bien entendu, les crétins décérébrés à l’origine de ce cataclysme auraient pu traiter d’un sujet similaire sur le ton du drame, là où vous faites une comédie. Non, c’est une comédie. Evidemment.
Thérèse, c’est une catastrophe.
Mayday, mayday. Votre moral est en chute libre. Qui voudra croire que vous avez écrit votre scénario il y a plus désormais plus de six mois, et qu’à l’époque tout cela vous paraissait follement original ? Votre film va passer pour un gros plagiat. En conséquence, vous songez à vous faire hara-kiri, mais bon – pas avant d’avoir eu un Oscar, on a dit. Vous vous contentez donc de déprimer en silence, c'est-à-dire sur Facebook. Vous êtes tellement 2010…
Le hic, c’est que la CM°1 semble avoir été le déclencheur de toute une série de Catastrophes Majeures. Votre acteur principal vous annonce notamment qu’il part en vadrouille, et ne sera pas disponible avant… le jour du tournage. Dans le cul la balayette, comme on dit chez vous. Adieu essais, costumes, maquillages. Votre entourage conteste cette CM : « ca pourrait être pire », « ce n’est pas grave, il est tellement bon »… Très bien. Vous voulez de la bonne grosse catastrophe, vous allez en avoir. Il ne fallait pas demander.
Votre cadreuse a un accident de voiture. Si, si. Elle va bien, mais elle se fracture des tas d’endroits utiles. Donc… non, vous n’avez plus de cadreuse. Mais ce n’est pas grave – après tout, ce n’est pas comme si vous n’aviez toujours personne à la lumière… hum.
Mais que deviennent donc vos producteurs, au fait ?
Vos producteurs sont en vacances, et ont visiblement décidé de se la jouer à l’américaine, à savoir qu’ils préparent – contre votre gré, cela va de soi – le tournage d’une version de votre scénario qui ne vous plaît pas.
Parce que bon, votre scénario, vous l’aimez bien, mais… vous n’avez jamais vraiment aimé la fin. Vous l’avez plus ou moins torchée, il faut bien le dire – la date limite approchait à grands pas (disons le franchement, il vous restait à peines quelques heures), et il fallait clore la chose. Votre scénario a donc évolué vers une fin que vous jugez meilleure, plus mordante, plus en adéquation avec ce que vous voulez dire. Peut être pas encore parfaite, mais indubitablement meilleure.
Inutile d’avoir 150 de QI pour comprendre que, plus de deux semaines après l’avoir soumise à ses producteurs, ne pas avoir de réponse est plutôt mauvaise signe. Un signe que l’on pourrait traduire par « t’es bien gentille mais on trouve ça nul, et on ne sait pas comment te le dire ».
Vous auriez préféré que l’on soit honnête avec vous. Une petite conversation autour d’un verre et un bon brainstorming entre amis et hop ! Ca repart. Tsssss. Naïveté, toujours. Vos fesses vous picotent quand vous comprenez qu’ils préparent, sans vous en avoir touché mot, le tournage de la première version.
Non mais c’est pas possible, ça ! Ca ne fonctionne pas. C’est tout. Voilà. Vous le SAVEZ. Vous ne prétendez pas être Robert McKee, mais là… C’était une fin bidon pour grand public. Vous avez écrit une fin plus subtile. Vous êtes inconsolable. Ah, alors ça fait ça, de travailler à Hollywood et de se faire entuber par les frères Weinstein ?
En même temps, vous commencez à comprendre que vous n’avez PAS DU TOUT la même vision du film. Vous voulez faire une comédie cynique, noire et grinçante, n’hésitant pas à être vulgaire. Eux, ce serait plutôt une comédie familiale avec Eddie Murphy et un golden retriever. Vous voulez «Tonnerre sous les tropiques», ils exigent «Le Grinch». Aouch.
Ces mésaventures n’étant que des catastrophes parmi tant d’autres, vous aimeriez désormais savoir une chose : quel est l’enfoiré qui a bousillé une poupée vaudou à votre effigie ? - Inutile, toutefois, de préciser qu’une fois votre tournage terminé, une fois le montage achevé, une fois votre procès derrière vous (tu ne tueras point, qu’Il avait dit), vous contemplerez le produit fini et, ému, vous penserez, « putain, qu’est-ce que j’aime ce métier »…
La suite au prochain épisode…
Pour vous, depuis que Billy Bob Joe a rendu l’âme, c’est plutôt les concours de scénario. Billy Bob Joe, c’est votre fidèle caméra, le cadeau de vos dix-huit ans pour lequel amis et famille s’étaient cotisés – et à l’époque, il avait fallu beaucoup de Francs… Une bonne vieille caméra DV, qui en a connu des vertes et des pas mûres, et qui a décidé l’an dernier de dévorer toute bande ayant le malheur d’y être insérée. Hasta la Vista, Billy Bob Joe. Vous voilà sans caméra, mais toujours avec de quoi écrire.
Vous tentez donc régulièrement votre chance. Régulièrement, c'est-à-dire qu’une fois tous les six mois, vous avez une sorte de regain de motivation, que vous pondez d’un coup une tonne de trucs, et puis que vous vous dites ensuite que vous êtes nulle et que vous écrivez de la merde, jusqu’à ce que six mois après… etc, etc.
En l’occurrence, vous avez été prolifique à Noël dernier. Fin janvier, vous vivez donc depuis un mois déjà dans l’expectative… Parce que c’est bien ça, le problème : vous avez beau vous dire que vous êtes une merde, vous vous trouvez quand même géniale de temps à autre, et vous avez envie d’y croire.
Et puis, un jour, un moment magique arrive – vous savez, un de ces instants bizarres où le temps semble flotter, et où tout concorde parfaitement pendant quelques secondes, voire quelques petites minutes, pour former un tout si parfait que vous pensez alors « je suis heureuse ». Un moment au cours duquel des choses qui avaient si peu de chances d’arriver en même temps se produisent, et cette coïncidence si merveilleuse vous pousserait presque à croire que vous avez glissé hors de la réalité.
Vous pouvez ainsi escalader la dune du Pyla par une belle fin de journée d’été – il fait chaud, mais pas trop ; vous découvrez le lieu et trouvez tout cela assez magnifique : ce sable à perte de vue, l’océan qui s’étend derrière vous… vous atteignez le sommet et, rêveuse, vous vous laissez transporter par la magie du lieu. Le soleil se couche et scintille sur l’eau, le ciel touche au sublime, et votre chanson préférée qui passe ne fait qu’ajouter à votre félicité, et… quoi ? Votre chanson préférée ? Vous n’avez rien sur vous, si ce n’est une serviette de plage – comment une chanson vieille de plus de dix ans et que tout le monde a oublié peut-elle se retrouver à cet instant précis, à cet endroit, avec vous ? Ben, y a un type avec un lecteur CD, là derrière la motte de sable… Mais la coïncidence était trop belle, le moment trop parfait – c’était magique, comment le dire autrement ?
Vous avez saisi l’idée ? Bien.
Revenons à nos moutons. Un jour, donc… vous êtes au beau milieu du zoo de Budapest. Le mois de janvier touche à sa fin, toute la ville est sous plus d’un mètre de neige, et vous êtes sur le point de perdre vos orteils (lesquels ? tous).
Mais le temps est radieux, le ciel bleu à l’infini, et le soleil au rendez-vous. Vous êtes dans la section « Afrique », et le spectacle est assez incroyable – il faut dire que vous n’auriez jamais pensé voir des girafes sous la neige. C’est… féerique. Vous pourriez rester là des heures, à simplement les regarder. Vous sentez alors, contre votre cuisse engourdie, votre téléphone qui vibre. Aïe aïe aïe. On vous appelle de France. Mauvaises nouvelles en perspective : tout le monde sait où vous êtes, quelque chose de grave est probablement arrivé. Vous répondez. Ouuuh, la mauvaise nouvelle !
Vous avez gagné le concours de scénario du mois dernier ! Joie, bonheur, merci les girafes – promis, je ferais de vous l’emblème de ma société de production.
« Je suis heureuse ».
Six mois plus tard…
« Je vais tous vous buter ».
Vous êtes censée tourner dans deux semaines, et rien ne va plus. Tout avait pourtant si bien commencé…
Vous étiez sortie de votre première rencontre avec vos producteurs gonflée à bloc. Bon, d’accord, ce n’est pas vraiment une boîte de production, et ce ne sont pas vraiment des producteurs. Mais ce sont indubitablement d’adorables passionnés qui sont prêt à investir un certain budget dans votre petite histoire. La page Internet du concours précisait que le lauréat verrait son scénario déposé à la SACD, et qu’il y aurait « possibilité de co-réalisation ». Vous étiez donc partie dans l’idée que vous vous contenteriez de la gloire timide et discrète du scénariste, et la simple idée de devenir «officiellement» un Auteur Dramatique emplissait votre petit cœur de joie. Mais vos producteurs vous annoncent immédiatement que non, vous allez bel et bien réaliser ! Ils veulent simplement avoir un «droit de regard»… Aucun problème pour vous. Vous n’êtes pas quelqu’un de compliqué, et puis vous leur êtes drôlement reconnaissante.
En fait, cette première entrevue se passe excellemment bien. Pour dire les choses simplement : vous ordonnez, ils exécuteront. Plus ou moins ce dont tout réalisateur rêve, en somme. Vous créez, et ils mettront tout en œuvre pour que ce qui sort des méandres de votre petite cervelle fumeuse se réalise. Vous avez visiblement la même vision du film, et vous sentez que cette collaboration peut être fructueuse – ils ont le budget, vous avez les idées, vous allez cartonner.
Pauvre créature naïve que vous êtes ! Vous n’apprendrez donc jamais rien ?
Quoiqu’il en soit… pour l’instant, vous y croyez. Dans un élan de bravoure (ou d’inconscience, c’est selon), vous écrivez à des acteurs pour le moins… célèbres, dans l’espoir qu’ils jouent dans votre court-métrage. Pourquoi pas… cela s’est déjà vu, non ?
Pas pour vous, en tous cas. Niveau de réponse : zéro. Même pas une petite réponse négative. Pour un peu, vous auriez l’impression de chercher du travail. Oh, vous étiez tout à fait consciente du fait qu’il y avait peu de chances que votre missive franchisse la barrière de l’agent, cette créature diabolique et redoutée de tous. Un court-métrage ? Pas payé ? Ha, ha, ha ! Et pourquoi pas une pub pour la constipation passagère, tant qu’on y est ?
Prévoyante, vous aviez pourtant joint à votre petit dossier une lettre pour le butor, du type « oh hé ducon, je sais comment ça se passe dans ton milieu de merde, mais laisse pas mon truc moisir en haut d’une pile, merci bien ». En plus poli, quoi. Peut être que les agents n’ont pas d’humour.
Peut être que votre scénario est à chier, en fait. Qui sait ?
La date approche lentement. Vous n’avez pas d’ingé son, pas de chef op’, mais vous avez un régisseur. Votre lumière sera peut-être à chier, mais au moins, vous aurez droit à du cake de tournage et à des spaghettis bolognaise, non mais oh.
Les jours passent. Vous trouvez vos acteurs, faites des essais, pleurez de rire – c’est bien simple, quand vous regardez vos rushes, la caméra en tremble. Vous êtes toujours motivée. Ce film peut être bien.
La date approche un peu plus vite (ingénieur du son : 0, chef opérateur : 0), et c’est alors que l’évènement intitulé « Catastrophe Majeure Numéro 1 » se produit. Pour vous, en tous cas, c’est une catastrophe. Une bande-annonce tourne sur Internet ; cette bande-annonce pourrait ressembler à des milliers de bandes-annonces de gros blockbusters estivaux… si le film ne portait pas exactement le même nom que le vôtre. Bien entendu, il traite d’un sujet similaire. Bien entendu, les crétins décérébrés à l’origine de ce cataclysme auraient pu traiter d’un sujet similaire sur le ton du drame, là où vous faites une comédie. Non, c’est une comédie. Evidemment.
Thérèse, c’est une catastrophe.
Mayday, mayday. Votre moral est en chute libre. Qui voudra croire que vous avez écrit votre scénario il y a plus désormais plus de six mois, et qu’à l’époque tout cela vous paraissait follement original ? Votre film va passer pour un gros plagiat. En conséquence, vous songez à vous faire hara-kiri, mais bon – pas avant d’avoir eu un Oscar, on a dit. Vous vous contentez donc de déprimer en silence, c'est-à-dire sur Facebook. Vous êtes tellement 2010…
Le hic, c’est que la CM°1 semble avoir été le déclencheur de toute une série de Catastrophes Majeures. Votre acteur principal vous annonce notamment qu’il part en vadrouille, et ne sera pas disponible avant… le jour du tournage. Dans le cul la balayette, comme on dit chez vous. Adieu essais, costumes, maquillages. Votre entourage conteste cette CM : « ca pourrait être pire », « ce n’est pas grave, il est tellement bon »… Très bien. Vous voulez de la bonne grosse catastrophe, vous allez en avoir. Il ne fallait pas demander.
Votre cadreuse a un accident de voiture. Si, si. Elle va bien, mais elle se fracture des tas d’endroits utiles. Donc… non, vous n’avez plus de cadreuse. Mais ce n’est pas grave – après tout, ce n’est pas comme si vous n’aviez toujours personne à la lumière… hum.
Mais que deviennent donc vos producteurs, au fait ?
Vos producteurs sont en vacances, et ont visiblement décidé de se la jouer à l’américaine, à savoir qu’ils préparent – contre votre gré, cela va de soi – le tournage d’une version de votre scénario qui ne vous plaît pas.
Parce que bon, votre scénario, vous l’aimez bien, mais… vous n’avez jamais vraiment aimé la fin. Vous l’avez plus ou moins torchée, il faut bien le dire – la date limite approchait à grands pas (disons le franchement, il vous restait à peines quelques heures), et il fallait clore la chose. Votre scénario a donc évolué vers une fin que vous jugez meilleure, plus mordante, plus en adéquation avec ce que vous voulez dire. Peut être pas encore parfaite, mais indubitablement meilleure.
Inutile d’avoir 150 de QI pour comprendre que, plus de deux semaines après l’avoir soumise à ses producteurs, ne pas avoir de réponse est plutôt mauvaise signe. Un signe que l’on pourrait traduire par « t’es bien gentille mais on trouve ça nul, et on ne sait pas comment te le dire ».
Vous auriez préféré que l’on soit honnête avec vous. Une petite conversation autour d’un verre et un bon brainstorming entre amis et hop ! Ca repart. Tsssss. Naïveté, toujours. Vos fesses vous picotent quand vous comprenez qu’ils préparent, sans vous en avoir touché mot, le tournage de la première version.
Non mais c’est pas possible, ça ! Ca ne fonctionne pas. C’est tout. Voilà. Vous le SAVEZ. Vous ne prétendez pas être Robert McKee, mais là… C’était une fin bidon pour grand public. Vous avez écrit une fin plus subtile. Vous êtes inconsolable. Ah, alors ça fait ça, de travailler à Hollywood et de se faire entuber par les frères Weinstein ?
En même temps, vous commencez à comprendre que vous n’avez PAS DU TOUT la même vision du film. Vous voulez faire une comédie cynique, noire et grinçante, n’hésitant pas à être vulgaire. Eux, ce serait plutôt une comédie familiale avec Eddie Murphy et un golden retriever. Vous voulez «Tonnerre sous les tropiques», ils exigent «Le Grinch». Aouch.
Ces mésaventures n’étant que des catastrophes parmi tant d’autres, vous aimeriez désormais savoir une chose : quel est l’enfoiré qui a bousillé une poupée vaudou à votre effigie ? - Inutile, toutefois, de préciser qu’une fois votre tournage terminé, une fois le montage achevé, une fois votre procès derrière vous (tu ne tueras point, qu’Il avait dit), vous contemplerez le produit fini et, ému, vous penserez, « putain, qu’est-ce que j’aime ce métier »…
La suite au prochain épisode…
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