samedi 12 mars 2011

Bouh, la loose!

Vous êtes lucide : vous savez que personne ne risque de vous appeler après avoir vu votre court-métrage en festival, vous proposant amour, gloire et beauté. Ou juste du travail. Toutefois, vous aimez l’idée que votre film soit vu par de parfaits inconnus. Et s’ils y prennent plaisir et même, récompense suprême, rient, vous aurez tout gagné.
Bien entendu, avant cela, il vous faut passer l’étape des sélections ; mais, motivée comme vous l’êtes, du moins pour l’instant, vous l’envoyez absolument partout. Partout incluant notamment le Japon et le Brésil. Votre producteur va être tellement heureux quand il apprendra que vous lui avez gardé les notes de la Poste – cette simple pensée suffit à votre bonheur.

Et puis ça y est : un beau jour, vous recevez un email. Email contenant les mots magiques : vous-êtes-sélectionnée. Votre film va être VU ! Plusieurs centaines de personnes vont rire, pleurer, sourire, puis se lever et applaudir de toutes leurs forces votre œuvre ! Les chaînes de télévision vont se le disputer, mais vous en céderez finalement les droits à une petite boîte de production qui s’appelle Amblin et qui appartient à Ste... Et voilà, ça y est, vous recommencez.

Le fait est que le festival en question se situe en France. A Paris – bon, c’est toujours plus glamour que Dégueulboule-les-Mourichon. Au revoir Steven – ce n’est que partie remise.

Vous êtes tout de même ivre de joie, et vous vous empressez de répandre la bonne nouvelle. Votre première sélection, merde ! Il semble même qu’il y a une interview à la clé – ça ne rigole plus. Cerise sur le gâteau, on peut acheter des places sur internet. OUI ! Des gens vont payer pour voir votre court-métrage. Vous passez vos journées sur Google, emplie du plaisir simple de voir des sites de billetterie s’afficher lorsque vous tapez votre nom.

Le jour J, le soir S, à l’heure H, vous rejoignez donc votre heureuse équipe devant le cinéma. Qui est en fait un bar.
Ce n’est pas grave. Votre première sélection, on a dit. Merde !

Vous êtes tout de même très émue, parce que le joyeux et fidèle soutien est venu en force ; vous êtes donc une dizaine, prêts à représenter le film fièrement. Quel beau navire, quel équipage, quel grand capitaine vous faites !

La première chose que vous remarquez en entrant dans le bar, c’est qu’un acteur célèbre y est attablé. Bon, peut-être pas célèbre, mais connu. Oui, disons connu. Assez connu. Voilà.
Et c’est reparti pour la machine à fantasmes : il va voir votre film, va rire, va venir vous parler après la projection et vous proposer de vous présenter à un producteur et STOP ! Vous essayez de vous maîtriser. Mais quand même : on ne sait jamais.

La projection se déroulant dans le caveau, votre belle équipe et vous décidez de descendre. Euh. C’est râpé pour la standing ovation par des centaines de personnes : à tout casser, il y a de la place pour cinquante. Et encore.
Nom de Zeus – selon de savants calculs, votre équipe représente pratiquement un cinquième du public...

Les gens descendent à leur tour et votre petit cœur se gonfle d’orgueil et de bonheur naïf : on frôle l’émeute ! La salle est plus que comble ; toutes les places sont prises, et bon nombre de cinéphiles sont debout, derrière les autres. Finalement, votre film va quand même bien être vu ! Vous souriez bêtement.
Huit court-métrages vont être diffusés ; vous êtes censée passer en septième. Le meilleur pour la fin ? Ha, ha, ha...

La projection commence. Ce qui est vraiment génial, c’est que vous ne voyez rien. Le premier film est très sombre, et il y a tant de têtes devant vous que vous décidez de vous contenter du son et d’un bout d’écran, en haut à droite. Vous espérez seulement que vous êtes la seule dans ce cas, et que toute la salle pourra jouir pleinement de votre court-métrage.
Fin du premier court, clap clap clap, interview de l’acteur principal – ce dernier étant un peu déçu car à l’en croire, le projecteur aurait énormément assombri le film.

Deuxième court-métrage – ah, tiens, c’est celui où joue l’acteur connu, qui n’est pas loin de vous. Rhoooo – c’est tout de même incroyable : ces gens n’ont-ils donc personne à la lumière ? Encore une fois, vous trouvez ce film extrêmement obscur, dans les deux sens du terme. Il faut bien l’avouer, l’image n’est vraiment pas belle (tant mieux pour vous, déclare malgré vous votre petit cerveau retors).
Le numéro deux se termine donc, applaudissements, interviews et... et la moitié de la salle se lève et s’en va. Pour ne pas dire les trois-quarts. Il se trouve que vous n’avez pas été la seule à rameuter du monde... sauf que cette équipe a fait bien plus fort que vous. Tiens, l’acteur connu s’en va, aussi.

Le truc, c’est que vous pensiez que l’intégralité des films intéressaient le public – ha, ha, ha ! Vous êtes toujours aussi naïve, c’est absolument désespérant. Toutefois, vous auriez pensé que les gens tenaient suffisamment à leur cinq euros pour les rentabiliser et rester plus d’une heure, à défaut de respecter le travail des autres...
Le pire, c’est que vous, vous étiez sincèrement intéressée par les autres films. Bon, d’accord, c’était surtout pour savoir à quel niveau se situait la concurrence. Mais quand même !

La projection reprend ; au moins, désormais, tout le monde a une place assise. Et vous voyez même l’écran. Allez, vous ne vous laissez pas abattre – les autres équipes sont probablement plus fair-play que les traîtres du court-métrage numéro deux, et votre film va être vu par une trentaine de personnes. Positive attitude ! Il s’agit quand même de votre première sélection, merde...

Les minutes s’écoulent, les films passent, et la salle... la salle se vide inexorablement. Ce n’est pas possible – vous avez probablement été très, très méchante dans une vie antérieure. Vous détestez l’humanité entière, là-tout-de-suite-maintenant.
Quelques réalisateurs ont tout de même la décence de rester (vous vous promettez de prier pour eux vers Saint Steven) ; quand votre film commence, donc, vous estimez la population locale à une vingtaine d’âmes, votre équipe comprise. Oui, oui : en gros, votre film va être découvert par à peine plus de dix inconnus.

Mais c’était votre première sélection, merde...


Une bonne nouvelle n’arrivant jamais seule, vous réalisez avec horreur que les six équipes précédentes ne râlaient pas pour rien : le projecteur est effectivement lamentable. Vous ignoriez que vous aviez réalisé une sorte de film abstrait se passant dans l’obscurité. C’est... intéressant. Conceptuel. Et puis, à quoi bon faire de beaux décors quand on peut simplement entourer les personnages (que l’on voit plus ou moins, Dieu merci) d’une obscurité compacte ?
Etrangement, votre corps semble vouloir glisser vers le sol – vous voulez disparaître sous votre chaise. Au secours.

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INT/NUIT – CAVEAU DU BAR

La réalisatrice, à l’agonie, tombe à genoux et lève les poings vers le ciel.

REALISATRICE
(en un cri désespéré)
Pourquoi ? POURQUOI ??

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Lot de consolation : les gens rient. Vous entendez même quelqu’un dire quelque chose comme « Excellent ! » ... Bon. L’honneur est sauf. Vous êtes même... c’est étrange... vous êtes même un petit peu contente, oui. En fait.


Bilan de la soirée ? Vous avez gagné deux amis Facebook. L’espion infiltré que vous êtes trouve quand même votre film pas si mal. Et puis, tout de même : la bière était bonne, et elle n’était pas chère. CQFD.

mercredi 2 mars 2011

Start spreading the neeeeews…


Bon. Râler, c’est bien beau, mais il faut aussi vendre un peu de rêve, parfois…

Il se trouve justement que le destin a choisi de vous envoyer en pèlerinage cinématographique.

Oui, le destin ! Jugez un peu : on vous offre l’an dernier un week-end à Barcelone pour votre anniversaire. Or, votre vol aller, ce petit coquinou, se situe en plein dans une grève des contrôleurs aériens ; tant mieux ! Air France, qui n’est certainement pas la SNCF, se fait gentiment pardonner en vous offrant une petite fortune en bons d’achats (en plus du voyage à Barcelone, cela va de soi) – en même temps, si la SNCF se faisait pardonner quand il le faut, vous seriez milliardaire.

Le facétieux destin, toujours d’humeur gracieuse, décide ensuite de vous aider à choisir votre destination. Et figurez-vous que vous n’avez pas le choix ! La seule destination correspondant pilepoil à vos prix, c’est New York. Oooooh, zut alors.

New York. NEW YORK, quoi. Bon, flashforward – le passage où vous vous roulez par terre en criant, les larmes jaillissant de vos petits yeux émus, sera épargné au gentil lecteur. Personne n’a envie de vous voir vous débattre sous le coup de l’hystérie, créature encore plus pitoyable que la malheureuse héroïne de «L’Exorciste» (avec le pipi sur la moquette, oui oui, c’est l’émotion).

Vous n’êtes d’ailleurs pas sûre qu’il faille vraiment montrer vos émotions. Etrangement, votre liste d’amis Facebook est scindée en deux (quelle référence… mais jugez un peu) : d’un côté, vos amis humains, ceux qui ont une vie normale, semblent encore plus excités que vous. De l’autre, vos amis intermittents, ceux qui travaillent à la télévision et dans le monde enchanteur de l’audiovisuel (…), jouent les blasés et semblent y être tous allés trente fois. Ne nie pas, lecteur, tu te situes forcément dans une de ces catégories. Vous essayez donc d’être une hystérique-cool. Yeah. Pas trop joyeuse pour ne pas que l’on se moque de vous (« Han, trop la honte, c’est la première fois qu’elle met les pieds là-bas, alors que moi j’y achète régulièrement des sweat-shirts Abercrombie & Fitch avec lesquels je me la pète nonchalamment dans Paris »), et pas trop blasée pour ne pas passer pour une infecte frimeuse. Nom de Zeus, que c’est dur de gérer son image publique.

Bref. New York. Depuis votre plus tendre enfance, vous la voyez au cinéma ou à la télévision pratiquement une fois par jour. Comme tout le monde, vous la connaissez pour ainsi dire par cœur. Et là… là… vous allez la voir en vrai. La sentir. La toucher. La goûter. Non, cet article n’est pas sexuel. (De toute façon, vous écrivez en regardant le tapis rouge des Oscars. Autant dire que vous divaguez – écrire n’est pas chose aisée quand on fantasme de toutes ses forces sur son futur tapis rouge).

Cerise sur le gâteau, quinze heures d’avion aller-retour représentent au moins six films. Elle est pas belle, la vie ?

Et voilà, vous y êtes. Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, et vous êtes encore une fois droguée sans l’être. Vous aimez l’univers entier, vous pourriez chanter et danser, et si vous étiez un tant soi peu douée, vous claqueriez vos pieds en l’air en sautant.

Vous vous payez le luxe de prendre un taxi pour vous rendre à votre hôtel, et malgré votre peur de mourir qui croit à chaque seconde (personne ne devrait être autorisé à conduire comme CA), vous comprenez rapidement que vous êtes en train de longer les décors de la scène finale de Men in Black, quelque part dans le Queens. Mais siiii, rappelez-vous, le vaisseau extra-terrestre du cafard géant avec le globe, et tout… Bon, d’accord, prise hors contexte, cette phrase ne veut rien dire - s’il vous plaît, ne laissez pas les gentils Monsieurs en blanc m’emmener.

Soudainement, cela vous frappe, et vous comprenez : New York, en fait, c’est Disneyland !

Il y a effectivement des Mickey partout. Ben, oui. Des Mickey et Minnie qui arpentent les lieux touristiques comme s’il s’agissait effectivement de leur parc, en quête de touristes crédules prêts à leur filer de l’argent pour une photo. Chacun son truc, hein : à Paris, il faut esquiver les Roumaines. A New-York, il faut esquiver les Mickey. (Pardon…)

Mais cela va plus loin que les souris mutantes en robe à pois ! Autour de vous, d’innombrables touristes, banane à la taille, parlent diverses langues ; ça sent la pizza à tous les coins de rue, et vous vous promenez, hot-dog à la main, au milieu d’attractions issues des films avec lesquels vous avez grandi. CQFD : vous êtes à Disneyland.

Bien entendu, vos références sont quelques peu… éclectiques. Woody Allen prétend certes avoir grandi sous les montagnes russes de Coney Island, mais cela ne change rien au fait que Godzilla, après avoir pondu dans Madison Square Garden, est mort sur le pont de Brooklyn. Que vous préfèrerez quand même emprunter, d’ailleurs, parce que les tunnels, dans le coin, ne sont pas très sûrs – c’est un gros baraqué à la bouche de traviole qui vous l’a dit. Wall Street, c’est bien, mais pas autant que les squelettes de dinosaures du Muséum d’histoire naturelle. Vous retombez en enfance dans Central Park (vous y croisez Balto et passez par le zoo), mais pas trop quand même : vous n’oubliez pas que les extraterrestres géants aiment bien y dévorer de malheureux terriens. Vous vous baladez dans Little Italy et Hell’s Kitchen, mais rien à faire, vous n’êtes pas trop branchée gangster – vous préférez fantasmer sur le sommet de l’Empire State Building. And so on…

Oui, vous avez été biberonnée aux films d’action et à l’entertainment – pas forcément ce qui se fait de mieux, mais que voulez-vous, ça marque… Et puis merde, même si « Godzilla » est une plante potagère de la famille des crucifères, ça vous fait quand même plus vibrer que « Sex and the City ». C’est comme ça.

Vous avez également la chance d’aller assister à une comédie musicale. Il faut bien l’avouer, vous aviez tout de même un peu peur… Au final, rien à redire – c’est même plutôt un enchantement total. Vous avez pour ainsi dire pris votre pied ! Quand vous pensez qu’ici, on se mange des « Cléopâtre » et autres « Le Roi Soleil »… rien que d’y penser, vos oreilles saignent. Les Américains ont le sens du spectacle, c’est tout. C’est bien simple : dans le métro, même les clodos sont plus divertissants que les nôtres. (Re-pardon...)

Autant pousser l’expérience au maximum: vous décidez d’aller au cinéma. On vous a tellement dit et redit que les Américains ne sont que d’infâmes bouffeurs de pop-corn, totalement irrespectueux des séances et bruyamment bordéliques – à vous de juger. Et puis, il est vrai que finalement, vous avez pas mal voyagé et pourtant, vous testez rarement le cinéma à l’étranger. Allez, soyons fous, il vous faut pénétrer ce lieu de culte, ne serait-ce que pour votre culture. Quel aventurière vous faites, tout de même.

Vous dénichez donc un bon gros cinéma, et choisissez un bon gros film bien stupide. Choix stratégique : quel intérêt d’aller voir une œuvre que vous attendez impatiemment si la séance est gâchée par une bande d’incontinents verbaux incapables de se passer de sauce sur le saut de maïs sauté ? Sans compter que vous risquez de ne pas tout comprendre…

NB : le film choisi restera cependant secret – s’agissant d’une comédie sirupeuse de nature dégoulinante, vous n’assumez que moyennement.

Verdict : oui, il y avait du pop-corn, et oui, les gens derrière vous n’ont pas arrêté de parler. Mais au final, ce n’était guère plus catastrophique qu’une séance lambda dans notre beau pays. Les fauteuils étaient même plus confortables (seraient-ils conçus pour des gens plus gros ?), ils pouvaient bouger d’avant en arrière (quelle technologie de pointe), et surtout, surtout ! Les publicités commencent AVANT l’heure de la séance. A l’heure dite, seul un tunnel de bandes-annonces précède le film – que demande le peuple ?

Vous remarquez tout de même que, fait inquiétant, vous n’avez pas du tout rit au même moment que vos petits condisciples. Etrange. Sans vouloir paraître géniale, vous êtes même obligée d’avouer qu’il semblerait bien que vous ayez rit aux répliques les plus subtiles, là où les rires se sont fait entendre sur des choses plus… lourdes. Si, si. Impossible de généraliser : vous vous voyez donc dans l’obligation de retourner aux Etats-Unis aussi vite que possible pour étudier les faits, et étayer – ou pas – cette thèse. Vous devriez même réitérer l’expérience dans plusieurs villes, plusieurs états. Road-tripper jusqu’à Hollywood semble être une bonne idée, tiens. Dommage que vous n’ayez pas un rond.


Vous avez récemment rencontré quelqu’un de profondément anti-américain. Vous trouvez cela parfaitement stupide, non seulement du fait que cela semble être une sorte de mode absurde et qu’il est souvent de bon ton de l’être chez nombre de gens de votre âge, mais également parce que cela ne rime à rien, tout simplement. Personne n’aurait idée de dire « Je n’aime pas les Chiliens », ou « Je suis complètement anti-Suédois ». On ne peut pas détester un peuple ! Une personne est une personne, qu’elle soit blanche, noire, gay, musulmane… ou américaine, tiens. En l’occurrence, vous vous entendez plus que bien avec bon nombre d’Américains, et ils ne vous paraissent pas plus cons ou arrogants que les Italiens, les Chinois ou les Marocains. Tout ceci pour dire que vous assumez votre amour de l’Amérique, tout comme vous assumez votre amour des films de divertissements. Et que, s’il y a une chose à retenir de ce voyage, Nom de Zeus, c’est bien que vous mourrez d’envie, plus que jamais, de faire du cinéma.

Et si vous ne voyez pas le rapport, ce n’est pas grave. Parce que je le vois, moi !

(Ah tiens, si, en fait il y a bel et bien un pays dont je n’aime pas trop la population. Un pays de grincheux, d’innommables ronchons avec une tendance à la flemmardise souvent prononcée. Mais je vous laisse deviner lequel.)



- Aucun rapport, mais je profite de ce post pour vous exhorter à aller jeter un œil, et même deux, au site L’Ouvreuse. Un site fait par des gens qui ont du goût, du style, encore un peu de goût, et un sens aiguisé du second, voire du millième degré, ce qui fait du bien. Comme quoi tout n’est pas à jeter dans notre cher pays, finalement. J’en profite également pour les remercier, parce qu’ils me promeuvent gentiment même quand je n’écris pas pendant des semaines… Ils sont forts, quand même.

dimanche 5 décembre 2010

Projection et stressomètre (2)

Nous sommes vendredi soir, et vous entendez vos voisins faire la fête ; vous, vous mangez des Schoko-Bons devant un reportage sur Stéphanie de Monaco. Rien ne va plus. Autant écrire !

Deuxième année. Vous tournez en Super-16, et le thème est imposé : vous devez adapter une nouvelle...
Ca tombe bien, il y a une que vous aimez dans le paquet qu’on vous a distribué. Et, attention aux yeux, vous allez adapter Philip K. Dick. Steven l’a fait, et vous allez marcher sur ses illustres pas. Vous allez même en profiter pour rendre hommage à votre deuxième divinité, Tim Burton. Il se trouve que l’univers s’y prête, et vous êtes littéralement submergée par l’inspiration. Votre cerveau dégouline d’idées et d’hommages ; vous allez faire passer un vrai, beau message, le tout sur un fond de « La belle et la bête » (votre Disney préféré, bien évidemment).
En fait, vous ne pensiez pas qu’il serait aussi facile d’écrire un film « qui veut dire quelque chose », où vous pourriez caser certains de vos thèmes de prédilection (« le mariage, ça craint », « le mariage, c’est abominable », « évitez de vous marier »… Oui, bon, ben quoi ? C’est toujours mieux que « Pourquoi je ne jouis pas ? » ou « Pourquoi suis-je attirée par les animaux morts », non ? En tous cas, ça doit parler à plus de monde. Enfin, rien n’est moins sûr…)
Bref, tout y est, et vous êtes fière de vous ; cerise sur le gâteau, on encense votre scénario, votre découpage, et l’équipe technique aime votre projet. Vous avez fait votre premier casting, et trouvé de vrais acteurs – tout cela vous change des castings que vous organisiez dans le dos de votre mère sur Caramail quand vous étiez au lycée, pour des films que vous comptiez éclairer avec trois lampes halogènes (en pensant sincèrement que vous aviez de l’avenir en tant que chef opérateur).
Over-motivée, donc, vous partez en tournage.

Woohoo, les joies de la campagne! L’intégralité de l’équipe est logée chez l’un des joyeux membres, et vous avez tôt fait de boucher la fosse sceptique. Les acteurs ne sont pas contents (mais si, rappelez vous, les caprices de star, le lait de soja, tout ça…), et surtout, surtout, il fait moins un million de degrés.
Mais tout s’annonce bien ! De toute façon, c’est comme les colonies de vacances : merdique mais fun.
Premier jour de tournage : le temps est magnifique. Froid mais sec, grand soleil. Le décor est somptueux, et vous vous gavez de plans romantiques à souhait. Comme on dit, ça va avoir de la gueule. Vous attendez les trois prochains jours avec impatience, plus ou moins certaine que vous allez cartonner (naïve ET mégalomane. Oui, c’est triste).

Deuxième jour. Cinq heures du matin. Vous dormez. Non, vous somnolez, trop agitée de frissons pour réussir à vraiment vous reposer. Non loin de vous, vous entendez le cadreur parler avec la scripte :
- Qu’est-ce qu’on fait, on lui dit ?
- Je ne sais pas… on la réveille, tu crois ?

Bon. Vous décidez d’aller affronter votre destin. Vous êtes un courageux leader, et vous êtes prête à affronter tous les problèmes, à braver tous les dangers. « Me dire QUOI ? »
Oh, rien. Juste que deux mètres de neige sont tombés pendant la nuit, et que c’est foutu pour les raccords.

Yeah ! C’est chouette, la vie.

Croyez-moi, s’il y avait eu de la neige sur le tournage de « Apocalypse Now », on pourrait dire qu’il fut similaire au vôtre. Hahaha… La pointeuse peine à faire le point, tant ses mains sont engourdies par le froid. Mais vous ne pouvez, de toute façon, rien tourner dans l’immédiat, puisque le Nagra ne marche pas à cause du froid. Le Nagra ? Ben, la machine du son, quoi. Vous savez, le truc avec les bobines, celui que vous aimez bien manipuler parce qu’il vous donne l’impression d’être un espion pendant la Seconde Guerre Mondiale. Il a décidé d’hiberner, ce con.
Les acteurs deviennent officiellement fous, accessoirement. Pas fous joyeux, fous pathologiques. Bon, d’accord, l’actrice n’est pas censée jouer la scène en parka – plutôt en nuisette, en fait. Oui, la scène au milieu du champ. Ce qui vous vaut cette magnifique réflexion de son partenaire, qui n’a jamais tout à fait compris que ceci était un tournage étudiant : « Sur un vrai tournage, il y aurait un assistant qui lui enlèverait son manteau au dernier moment et partirait en courant ». En laissant ses traces dans la neige, connard ? C’est toi qui va avoir besoin d’assistance quand je t’aurais enfoncé la caméra si profond dans le cul que tu vas vomir de la pellicule pour le restant de tes jours.
Oh, c’est bon, hein – je ne suis pas méchante, c’est du seize millimètres. Du trente-cinq eut été plus douloureux.

Fort heureusement, tout n’est pas perdu : votre miraculeuse scripte a réussi à refondre le plan de travail de façon à ce que les raccords tiennent le coup – la neige peut désormais coller à la chronologie, et vous vous dites que Dieu existe.
Quoique. Considérant le fait que votre brillant assistant réalisateur (second degré) avait oublié le plan de travail à Paris, la brillante scripte (premier degré) n’a pas juste refondu le planning, elle a sauvé le film. Puissent les scriptes être bénies, songez-vous à table entre deux pots géants de rillettes (merci Métro).

Vous l’admettez : vous n’avez pas forcément été parfaite sur ce tournage, vous non plus. N’importe qui serait devenu fou, alors vous considérez qu’avoir été simplement tyrannique est une sorte de réussite. Et puis bon, personne ne comprend jamais les réalisateurs : vous n’avez pas exigé que l’on monte ce travelling dans la neige pour faire votre maligne – la scène ne pouvait juste PAS être tournée autrement. C’est comme ça.

De retour à Paris, vous pensez être enfin sauvée. Tout de même, c’est dans la boîte, et certains de vos plans sont vraiment, vraiment beaux. Vous avez rongé vos doigts jusqu’aux phalanges et perdu deux ans de vie en stress, mais vous avez survécu et, plus important encore, vous y croyez. Même si vous avez désormais des ennemis officiels (vous auriez peut-être du rester sur Caramail) et une potentielle réputation de chieuse.
Que le montage commence…


Hop, coupez, collez, coupez. Au sens littéral du terme, donc. Vous passez quelques jours dans les sous-sols de l’école avec votre fidèle monteuse, et tout se passe au mieux : votre pointeuse, qui a retrouvé ses doigts, s’en sert pour vous confectionner de merveilleux gâteaux au chocolat (monter, ça creuse), et vous décorez la salle avec diverses affiches de films ; tout ceci contribue à la bonne humeur générale dans ce petit nid douillet – si l’on excepte les chaises de jardin avec lesquelles l’école fournit les salles de montage, ainsi que la menace constante que l’administration vous tombe dessus (vous n’êtes pas censés manger ou vous amuser, nom de Zeus).
Et puis les professeurs viennent voir le film… Oh, ce ne sont pas des dragons, loin de là ! Les deux chefs monteuses chargées de vous accompagner au long de votre magnifique parcours sont, aux yeux des élèves, plus des copines qu’autre chose. Le hic, c’est qu’elles ne vont pas encenser vos films pour autant. En l’occurrence, le verdict est sans appel. Pour formuler les choses d’une façon simple, claire et concise : votre film est nul à chier.

Bon. Voilà voilà.

Que faire ?

Votre monteuse, qui ne renonce jamais, décide de prendre le problème à bras le corps. Vous filmez donc l’intégralité des rushes sur l’écran du banc de montage, et allez tenter de remonter le film sur ordinateur – ça sera tout de même un peu plus rapide, vous cesserez d’abîmer la pellicule qui, rappelons le, sera projetée par la suite, et non, ce n’est pas tricher si tout le monde fait pareil !

Restons lucides : il n’y a pas mille façons de monter un court-métrage de dix minutes. Vous obtenez donc quelque chose de simplement « moins pire ». Pas mieux, moins pire. Nuance.
Vous réalisez, accessoirement, que faire un film à effets spéciaux… sans effets spéciaux, ce n’était peut-être pas une si bonne idée que ça. L’un de vos personnages principaux n’est en effet rien d’autre qu’un pommier maléfique (oui, oui), et vous comptez faire passer cela uniquement à travers le contre-champ (le regard effrayé de l’héroïne) et les bruitages (mais vous êtes loin d’être ILM).
Pour l’anecdote, le film de l’un de vos petits condisciples impliquait une araignée géante. Encore des effets spéciaux en off, cela va de soi. Hum.

Et vous voguez doucement vers la projection, la peur au ventre…
La bonne nouvelle, c’est que la majorité des films projetés ne sont pas mieux que le vôtre – alléluia ! Et puis nous ne sommes qu’en deuxième année, les élèves se font encore plus ou moins plaisir, et peu de films sont des œuvres malsaines et masturbatoires. Disons plutôt que le tout est un festival de joyeux nanars.
La mauvaise nouvelle, c’est que votre film est projeté dans des conditions pour le moins apocalyptique. A commencer par un début en totale désynchronisation entre le son et l’image… Vous n’y pouvez rien, problème technique – en attendant, cela met le jury de mauvaise humeur. La projection recommence, mais comment décrire l’état de votre bande ? Votre image est prisonnière, en fait : elle est coincée derrière des barreaux. Littéralement : de longues, longues lignes strient votre pellicule de haut en bas. Miam. Plus rayé que ça, tu meurs (forcément : suicide) !

Etrangement, votre cerveau a réalisé une sorte de tri sélectif sur ces souvenirs, et vous peinez à vous rappeler en détail des critiques du jury… Vous gardez tout de même en mémoire cette grande phrase, que le professeur d’Histoire de l’Art vous a froidement jetée, d’un ton laconique, vous rappelant par là même votre humble condition de mortelle : « Vous ne croyez pas au cinéma ».

Eh ben celle là, c’est la meilleure !

lundi 29 novembre 2010

French touch.

Quand une vidéo de trois minutes résume des pages et des pages de critique… Que dire ? Si je partage ceci, c’est (forcément) que je trouve cette chose merveilleuse, pour ne pas dire génialissime.

http://www.dailymotion.com/video/xfkkc4_palmashow-comment-s-ecrit-un-film-d-auteur-francais-y_fun

Mon Dieu, ces gens sont entrés dans ma tête, c’est effrayant, j’ai l’impression que tout cela sort de moi ! On a encore violé mon esprit ! Arg !

Bref. Je n’avais pas le plaisir de connaître ces gugusses, que je tiens désormais en très haute estime (sourire victorieux) – si vous les connaissez, ben, embrassez les pour moi, tiens.

vendredi 26 novembre 2010

Projection et stressomètre (1)

Lorsque vous êtes quelque peu déprimée, vous allez vous réfugier dans une salle obscure. Passées vos sombres réflexions sur le fait qu’aller au cinéma seule est, selon vous, l’apothéose de l’abandon et du désespoir (vous êtes quelqu’un de très sociable), vous vous laissez aller, oubliez tout et vivez deux heures de bonheur parfait durant lesquelles vous êtes AILLEURS.
Et dire qu’il y en a qui se demandent pourquoi les films d’auteurs chiantesques ne sont pas votre truc… Eh oui, cinéma français, parfois nous n’avons pas envie que nos problèmes nous soient renvoyés au visage, qui plus est d’une façon grise et moche.

Toujours est-il que, sachant que vous allez au cinéma aussi souvent que possible… à la base, on peut dire que vous passez actuellement beaucoup, beaucoup de temps chez vos amis à l’uniforme bleu.
(Eh bien oui, quoi. Vous ne pensiez quand même pas que ce métier aidait à avoir constamment le moral ?)

Pas plus tard qu’hier, le film que vous alliez voir a débuté sans les sous-titres, et surtout totalement anamorphosé ; un petit incident qui s’ajoute à votre liste d’anecdotes cinématographiques, ou plutôt de petites catastrophes de projection. Quand on passe sa vie au cinéma, on finit par avoir vécu plus ou moins tous les cas de figures. Plusieurs fois !
Pas de son. Lumières qui ne s’éteignent pas. Pellicule qui casse. Mauvais film. Bagarre – si, si. Les deux zouaves avaient roulé vers l’avant sur plusieurs rangées en s’envoyant des insultes qui dévoilaient de façon parfaite leur quotient intellectuel. En même temps, vous n’en aviez que faire – vous aviez déjà vu le film, et puis vous étiez trop concentrée sur votre Magnum, qui s’était fracassé dans son emballage et que vous deviez laper à l’aide du bâtonnet (ne jamais acheter de glace au cinéma).

Et puis, bien entendu, il y a le pire des cas de figures ; celui pour lequel vous ne souriez pas en vous disant que le projectionniste est un être humain, et que tout cela est plutôt mignon (oui, oui, mignon. J’ai dit).
Le pire des cas de figures, c’est celui qui, malheureusement, tend à croître d’une façon dramatiquement exponentielle dans nos chères petites salles obscures : le crétin qui répond au téléphone.
Variante : le crétin en bande, qui est entré dans la salle pour se réchauffer et qui, non content de mener à voix haute une conversation d’un formidable intérêt avec ses amis, ose déclamer (très fortement) : « C’est quoi le film ? »
Bon sang, vous pourriez tuer. Le cinéma, c’est sacré. Pour vous, acheter un seau de pop-corn est passible de la peine de mort. Et que dire des infectes imbéciles qui consultent leur téléphone pendant le film ? Votre fantasme absolu, c’est de vous lever, d’attraper le machiavélique appareil et de le jeter aussi loin que votre bras sportif (…) le permet. Calmement, impassiblement, comme un grand méchant de cinéma (Alan Rickman vous a toujours inspirée).
Alors les gens qui répondent au téléphone… ceux dont le téléphone sonne… Rien que d’y pensez, vous virez au rouge et de la fumée sort de vos oreilles.
Et ils sont TOUJOURS assis à côté de vous ! Loi de Murphy.
Pour l’anecdote, il faut tout de même préciser que, pour ce qui est de la sonnerie, l’ennemi public numéro un n’est pas un ado, une racaille ou une blonde écervelée. C’est un VIEUX. Un papy-mamie. Quelqu’un qui est bien gentil, mais qui ne comprend visiblement rien à la technologie de base, et dont le vieux Nokia va diffuser joyeusement une sonnerie archaïque pendant la scène la plus poignante du film – loi de Murphy, je vous dis.
Souvenez-vous donc de cette projection de « Des Hommes et des Dieux »… La salle était comble, et on pouvait y compter environ dix personnes de moins de soixante ans – jamais vous n’avez entendu autant de sonneries. Le plus drôle, c’est quand l’intéressé feint de ne rien remarquer. « C’est pas mon portable, la la la, je me concentre très fort sur l’écran ».
Un peu étrange, tout de même, ce choix musical du réalisateur à la fin du film, sur ce long plan enneigé… Ah, non, pardon, c’est le vieux devant moi.


Il faut bien avouer, toutefois, qu’aucune de ces projections n’égale, sur l’échelle de l’apocalypse cinématographique, les projections de vos films d’école.

Il y a le jury, certes. Les remarques cinglantes, les humiliations et les traumatismes qui vont avec (le jour où vous gagnerez votre Oscar, vous avez prévu de dire une phrase sur votre professeur d’Histoire de l’Art dans votre discours. Histoire de lui clouer le bec une bonne fois pour toutes, même si les Oscars ne l’intéressent probablement pas, et qu’il préfère sans doute réfléchir à sa triste condition de mortel devant un film expérimental insoutenable).

Mais il y a aussi la technique, qui ne suit pas. Pourquoi suivrait-elle ? Ce ne serait pas drôle…

De toute façon, s’il y a bien une chose dont vous êtes sûre, c’est que vous risquez de mourir d’une attaque foudroyante à quarante ans (si toutefois vous parvenez à vos fins, et finissez effectivement par devenir, officiellement, réalisatrice...). Trop de stress. La préparation, le tournage, la postproduction, les interminables disputes avec les producteurs, les caprices des uns et des autres (je dis bien des uns et des autres… pas des acteurs !), tout cela, c’est une chose. Mais lorsqu’enfin, après la bataille, épuisée par des semaines de montage, mixage et autres activités vous ayant réduite à l’état de goule, alors que vous n’aspirez qu’à un repos bien mérité, la projection s’annonce… le stressomètre fait un bond en avant. Il implose, même. Et vos films d’école ne vous ont guère aidée, à ce niveau là.

En premier lieu parce que vous n’êtes pas sans savoir que le projecteur de l’école raye les bobines… Si, si.
Mais pour cela, il faut d’abord arriver à la projection – mener le film à bien (faut-il préciser à nouveau que, en soi, c’est déjà toute une aventure ?), et ne pas malmener sa pellicule. Car, gag ! Vous montez « à l’ancienne », sur une belle pièce de musée où vous coupez et collez la pellicule en question. Et, cerise sur le gâteau, vous devez projeter la copie de travail. Voyez-vous, on a pensé, en haut lieu, que le fait de travailler directement sur la copie définitive du film vous inciterait à en prendre soin. Ce dont vous prenez surtout soin, finalement, c’est votre ulcère, là…


(Oui, je tiens à vous conter les mémorables projections en question. Toutefois, elles méritent un article à elles seules).

(Wow. Quel suspense. Je fais un petit cliffhanger, là, non ?)

(Non ? Vraiment ?)

(Bon. Tant pis. Je vous raconterai quand même).

mercredi 3 novembre 2010

La vie, la mort, et Jurassic Park.

J’adore le Japon. Non, pire que ça – je rêve désespérément d’aller au Japon. Le pays du Soleil-Levant se situe dans le Top Ten de mes fantasmes exotiques, aux côtés de « aller à Los Angeles pour un rendez-vous professionnel » et « aller à l’aéroport de Wellington pour y voir Gollum ». Vous imaginez ? Ce n’est même pas pour une raison cinématographique, c’est dire. Il va de soi que non, je n’ai pas de mèches roses assorties à mes chaussures compensées d’inspiration érotico-mangaïesque. Oh, je ne renie pas un bon manga de temps à autres, et je pourrais mourir pour un bon restaurant (je suis un être humain, tout de même), mais je ne suis pas du genre à attendre trois heures sous la pluie pour entrer à Japan Expo en écoutant de la pop japonaise (même si, avouons-le, Berryz Kôbô, c’est cooooool). C’était une précision nécessaire…
Quoiqu’il en soit, j’aime le Japon. Aussi avais-je été interpellée par la façon dithyrambique dont mon professeur d’Histoire de l’Art nous parlait de « Hiroshima, mon amour », d’Alain Resnais. Il en parlait… amoureusement, justement. Alléchée par l’histoire (et par les propos de l’être diabolique, donc), je me rendis, sans préjugés, au cours durant lequel nous devions assister à la projection du film. En fait, j’étais même persuadée d’adorer…
Alors pardon, Monsieur Resnais, pardon. Mais ce fut long, interminable et douloureusement, abominablement soporifique. Je ne crois pas avoir ressenti autre chose que de la peur. Oui, de la peur : mon Dieu, que m’arrive-t-il ? Suis-je si différente des autres êtres de mon espèce ? Pourquoi n’ai-je pas les mêmes… préférences ?
Je n’étais pas seule, comme je le découvris dans le regard effaré de quelques uns de mes condisciples (très peu – nous sommes en France, ne l’oubliez pas). Or, je me souviens tout de même (ha, ha, ha) que l’une de mes petites camarades avait pour habitude de clamer haut et fort sa vénération pour cette œuvre. Cette jeune demoiselle, vêtue comme une « artiste », était fière de dire que ce film avait changé sa vie. Hmmmmm (bruit dubitatif). Ayant pris connaissance de la chose (disons, du long-métrage), je commençais à douter quelque peu de la sincérité de ses propos…

Que voulez-vous ? Les étudiants en cinéma se croient obligés de citer des classiques – souvent les pires – lorsqu’il leur est demandé de citer leur film préféré. Ce n’est pas forcément méchant ou prétentieux… Il nous est simplement physiquement impossible de dire « Bonjour, je suis là parce que j’ai vu « Terminator 2 » quarante-trois fois en quinze ans et que j’aimerais en réaliser une énième séquelle ». Comme nous l’avons déjà vu, nous ne somme pas formatés en ce sens…
J’ai récemment eu droit, pour la trois-cent-quarantième fois, à la grande question.

Jeune étudiant
Et alors, ton film préféré ?

Vieille créature aigrie
« Jurassic Park » – et toi ?

Jeune étudiant
Moi ? En ce moment, je dirais « Ascenseur pour l’Echafaud », de Louis Malle…

Vieille créature aigrie (qui passe, alors, pour une débile mentale)
Hmmmmmmm.

« En ce moment » ? Comment ça, « en ce moment » ? On a un film préféré ou on ne l’a pas ! Et au diable les préjugés. Quand on vieillit, on apprend à assumer… Bon, surtout quand on quitte l’école, en fait, et que l’on n’a plus peur que la STASI nous dénonce au professeur d’Histoire de l’Art.


« Jurassic Park » a été diffusé une énième fois cette semaine, et, comme à chaque fois, vous avez un petit pincement au cœur. Pas un petit pincement de regret, non, un petit pincement d’affection. JP, c’est un membre de votre famille, quelque chose de plus familier que votre grand-tante ou que vos cousins. Vous avez grandi avec JP, et il vous a accompagnée tout au long des grands moments de votre vie. La veille de votre entrée à l’Ecole (hasard extraordinaire, tout de même !), il a été diffusé – vous aviez pris ça comme un signe divin. C’est à lui que vous devez le début de votre grande histoire amoureuse (oui, on peut « pécho » avec JP). Vous le connaissez par cœur, vous l’avez parodié, vous l’avez vu mille fois et pourriez le revoir mille autres. JP vous consolera toujours quand vous allez mal, et JP vous donnera toujours l’impression d’être à la maison si vous êtes loin. Et puis, il faut bien l’avouer : on ne s’ennuie jamais avec JP.
Vous avez toujours peur quand le sol tremble à nouveau et que Ian Malcolm rappelle ses camarades à la Jeep. Vous stressez toujours quand la Petite Futée rend difficile l’accès à la remise. Vous avez toujours un frisson d’angoisse quand vous voyez de la gelée verte. Et vous rêvez toujours au moins une fois par mois que vous êtes poursuivie par des Raptors / un T-Rex / les deux (bon, d’accord, là, c’est peut-être pathologique).

That’s entertainment !

Le prénom du héros de votre premier film d’école n’était autre que Ian.
Vous citez au moins une fois par jour, la plupart du temps de façon inconsciente, une réplique de « Jurassic Park » (ou hum, parfois, aussi, de « Independance Day ». Mais vous n’y pouvez rien si Jeff Goldblum a eu tant de bons rôles, et joue tellement bien le joyeux cynique blasé. Gloire à Jeff Goldblum).
Tout ce que vous avez retenu de « The Social Network », c’est que Joseph Mazzello était le troisième colocataire au fond à droite. Joseph qui ? Ben, Tim. Le petit garçon qui a vomi dans la voiture.
Voiture que vous vous êtes d’ailleurs jurée de posséder un jour, même si rouler dedans impliquera probablement de vous faire jeter des cailloux (certaines mauvaises langues s’appliquent depuis des années à vous faire comprendre que vous auriez l’air ridicule, pour ne pas dire franchement con).
S’il vous arrivait de vous marier (une aberration hautement improbable, mais on ne sait jamais), vous souhaiteriez remplacer la marche nuptiale par le célèbre thème de John Williams. Une affirmation véridique, même s’il est vrai que vous hésitez un peu depuis qu’un ami l’a dénommée « la marche des dinosaures »…

Toute votre vie, je vous dis.

Alors qu’une petite péronnelle ose prétendre qu’elle est là parce qu’elle a vu « Hiroshima mon Amour » étant petite… cela vous fait bien rire, et vous ne pouvez vous résoudre à y croire. Ou alors elle n’a vraiment, vraiment pas eu une enfance normale.

Ou, pire encore, VOUS n’êtes pas normale. Mais ceci reste encore à déterminer.



(Pour en revenir à ma digression originelle… Puisque vous ne l’avez pas demandé – mon fantasme exotique très précis impliquant le Japon est le suivant : « Lire un roman de Haruki Murakami au Japon ». Gloire à Haruki Murakami).

jeudi 21 octobre 2010

Dépression post-natale et autres histoires.

C’est foutu – vous êtes officiellement en plein baby-blues. Ne nous méprenons pas : aucun petit être suintant et dégoulinant de mucus n’a récemment jailli de vous, écartelant tout ce qui se trouve sous vos sous-vêtements Bob l’Eponge. Dieu merci, vous êtes toujours un être libre, insouciant et immature, et le monde vous appartient (… potentiellement).
Non, ce qui est arrivé est pire encore : vous avez accouché d’un beau court-métrage, et vous êtes désormais TOTALEMENT désœuvrée. Après des semaines de frénésie, vous réalisez avec amertume que l’aventure touche à sa fin. Le mixeur mixe. L’étalonneur étalonne. Le compositeur compose. Le réalisateur déprime.

Certes, vous attendez impatiemment votre première projection, à laquelle vous comptez bien convier la moitié de l’hémisphère nord. Et il y a les festivals – vous jouez les blasées mais vous fantasmez secrètement sur un océan de gloire, cela va de soi.

Oh ! Vous, là, dans le fond. Arrêtez de me prendre pour une mégalomane. Il faut bien croire un peu en ses métrages, qu’ils soient courts ou longs…

En l’occurrence, vous aimez bien votre dernier bébé. Il n’est peut-être pas parfait, mais vous êtes fière du travail accompli. Et vous riez toujours à la cinquantième vision, ce qui est plutôt bon signe. Bien entendu, vous restez lucide : tout ce à quoi vous pouvez prétendre, c’est un prix du public... C’est que, voyez-vous, vous êtes une rebelle : vous avez réalisé une comédie. Avec une touche de fantastique. Autant dire que, n’ayant pas philosophé sur le sens profond de la vie, vous ne pensez pas vraiment être en mesure de battre une bonne bouse estampillée FEMIS.
Et alors ? Le prix du public, c’est la plus belle récompense qui soit – vous voulez faire rêver les gens, ou, du moins, les faire rire après une journée de merde. On n’est pas là pour faire plaisir à Télérama…

Assez digressé, revenons en à la dépression.

Peu importe le plaisir de voir son film terminé, d’entendre les gens rire et de les voir applaudir (ou pas… hum) : l’orgasme est derrière vous. On dira ce qu’on veut, mais le tournage, il n’y a quand même rien de tel…
Bon, nous sommes d’accord : tourner, ce n’est rien. Ce n’est que le début d’une longue série de nouvelles aventures rocambolesques, pour ne pas dire de déprimantes emmerdes. Mais ceci est une autre histoire…
Tout cela sans compter, bien sûr, cette fameuse maxime, rédigée par un célèbre auteur au dix-huitième siècle : « on verra en post-prod’ ». Tant d’êtres innocents ont été sacrifiés de par les âges parce qu’un imprudent avait prononcé ces mots…
Toujours est-il que l’apothéose d’une épopée cinématographique, le climax de l’élaboration de votre film, bref, le top du top, pour vous, c’est le tournage. Ze place to be. L’endroit magique où l’on prend son pied. Après, ça retombe un peu. Comme un orgasme, je vous dis ! Vous êtes sur votre petit nuage et vous savez qu’il y en aura d’autres. Mais pour l’instant, c’est fini, et faut aller faire à bouffer, parce que les émotions, ça creuse. Retour à la réalité.

Accessoirement, il se trouve que vous êtes une illustre inconnue, et que personne ne va venir vous chercher, portefeuille en main, pour vous proposer de réaliser un nouveau court-métrage. Là, tout de suite, maintenant, votre avenir est plus qu’incertain. Diantre. Quand allez-vous donc à nouveau crier « action » ?!
Vous avez carrément la pression, en fait. Votre film a intérêt de cartonner, sans compter qu’il est, pour l’instant, le dernier petit fil ténu vous rattachant un tant soit peu au monde merveilleux du cinéma.

Pour ajouter à l’ironie de votre situation, vous êtes en pleine mission d’intérim. Jusque là, rien d’extraordinaire. Vous passez vos journées sur des chèques et des dossiers de cotisation retraite – PASSIONNANT. Oui, si ce n’est que vous bossez pour la boîte qui gère tout le monde du spectacle, et que vos petits yeux de lapin myxomatosé voient défiler d’heure en heure des noms de boîtes de production prestigieuses. Ces enfoirés de chèques sautent sur le bureau, vous montrent du doigt et se foutent ouvertement de vous : « Ah ah ah ! T’as vu où tu pourrais bosser, espèce de smicarde ? »

Putain. Que quelqu’un me trouve un concours de scénario, vite !