mercredi 14 juillet 2010

Youkaïdi, youkaïda

Je n’ai jamais pris de drogue, et je ne compte pas essayer – je laisse cet acte pathétique aux faibles, si vous me pardonnez de l’exprimer en ces mots.
En revanche, je pense pouvoir dire que l’état euphorique dans lequel je me trouvais vendredi soir était relativement similaire à celui que l’on éprouve après s’être enfilé un bon gramme de coke. Et encore… !

Vendredi neuf juillet de l’an de grâce deux mille dix. Il est environ vingt-deux heures et je cours au ralenti dans de vertes prairies, chantant, dansant et virevoltant, le cœur empli de joie et d’allégresse. Je suis Maria Von Trapp dans la « Mélodie du Bonheur ». Pire encore, je suis Shahrukh Khan dans « Veer-Zaara ».
Bon, en fait, je suis sur un trottoir parisien, et il fait bien trop chaud pour sauter en l’air.
Pourtant, non, non, pas de coke, même pas un petit champignon.

Je viens de rencontrer M. Night Shyamalan !


Commençons par le commencement. M. Night Shyamalan a réalisé certains de mes « films préférés de tous les temps ». Mais, comme si cela ne suffisait pas, il sait faire ce truc bizarre, vous savez… Il met un bout de vous dans ce qu’il fait. C’est viscéral, cela ne s’explique pas. Vous voyez un film et ce film, c’est vous. C’est presque de l’ordre de l’intime, en fait – vous êtes touché parce que ce qui se passe à l’écran, c’est ce qu’il y a au plus profond de vous.
Bon, si je veux faire péter l’audimat, je peux dire que oui ! J’ai été violée par M. Night Shyamalan. Et pas qu’une fois.

Bref. M. Night Shyamalan était donc en master class à Paris, à la suite de l’avant-première de son nouveau film, « Le dernier maître de l’air » (on ne rigole pas). Même après avoir vu « Phénomènes », comment rater ça ? Ni une ni deux, hop ! J’avais acheté mon billet. A un prix astronomique, il faut bien le dire – putain de 3D.
Ayant décidé de m’abstenir d’écrire des critiques de films sur ce site (on n’est pas couchés, sinon. Et puis, accessoirement, j’ai une vie sociale), je passerai donc directement à la rencontre.

TADADAAAAA !

Il arrive. Vous ne trouvez pas qu’il ressemble à Michael Jackson jeune, vous ?
Bon sang. Ce qu’il a l’air jeune, d’ailleurs. Vous avez vraiment intérêt à vous magner le cul pour faire du cinéma.

Vous manquez de défaillir quand, à peine assis, le monsieur vous annonce que ses producteurs, Kathleen Kennedy et Frank Marshall, sont assis là, au premier rang. Ainsi que l’un de ses acteurs principaux. Quel acteur, déjà ? On s’en fout – KATHLEEN KENNEDY ET FRANK MARSHALL. Mille sabords de couille de pute !
Ce sont simplement des amis de Die… euh, de Spielberg. Et puis, ce n’est pas comme s’ils avaient produit une bonne partie des films cultes de votre enfance. Tout va bien, donc. On reste zen.
Et c’est parti pour le fantasme numéro 553 642. Le film se termine, tout le monde se jette sur Shyamalan, ignorant ses producteurs. Vous y allez, désireuse de leur serrer la main, de les remercier, de leur dire ce qu’ils représentent ! Vous engagez la conversation et, bien entendu, le courant passe à merveille. Ils prennent votre carte et… non, mieux – ils vous proposent directement un job de porteur de café.

Retour à la réalité.

Les minutes qui suivent se déroulent comme dans un rêve. Enfin, les minutes… une heure ? Deux heures ? C’est comme faire l’amour, finalement – tellement bon que vous n’avez aucune idée du temps que ça dure.
NB : bien entendu, je ne suis pas COMPLETEMENT irrécupérable, et le lecteur intelligent aura compris que je m’exprime rarement au premier degré (mais c’était vraiment bien, quand même… bon, d’accord, je me tais).

Indubitablement, le meilleur moment arrive lorsque c’est au public de poser des questions. Parce que parler placement de caméra, direction d’acteur et écriture, c’est délicieux, mais rien ne vaut une authentique question de geek. Vous savez, un bon gros fan, le genre à se pointer à une convention « Star Strek » avec son t-shirt de la série, et qui va tenir à prendre le micro pour signaler que dans l’épisode quarante-deux de la saison huit, lors de la scène quinze à la trente et unième minute, le troisième figurant sur la droite a chié sa réplique – de toute façon, peut importe qu’il l’aie chiée, puisqu’il était techniquement impossible que le générateur de propulsion spatio-temporelle permette au héros d’échapper aux Klingons avec seulement dix méga-watts d’énergie en stock pour une vitesse inférieure de 0,234km/h² à celle de la lumière. Gnnnn.

« Oui alors euh, tous vos scénarios sont parfaits, mais il y en a un qui n’est pas parfait, un seul, où il y a une grosse erreur – en fait, dans « La jeune fille de l’eau », l’écrivain demande à Story pourquoi le petit garçon qui doit sauver le monde n’est pas venu le voir, mais il ne peut pas venir le voir parce que son livre n’a pas encore été publié, et donc ça ne marche pas ».

Non, ce n’était pas moi – hors de question de poser une question si ce n’est pas LA meilleure question du monde. Donc, je me tais. Mais, en l’occurrence, j’ai bien rigolé – comme le reste de la salle. Il fallait voir la tête de la traductrice, qui essayait vainement de retranscrire les propos du dévoué fidèle. Shyamalan, quant à lui, n’a pu s’empêcher de demander, pour la question suivante, si l’on allait lui dire qu’il y avait un problème à la troisième ligne du scénario de tel film. Mais c’est qu’il a de l’humour, en plus ! Quel homme.

Mais vous connaissez les dures lois de ce monde – tout ce qui est bon ne saurait durer éternellement. Aussi les attachés de presse et autres illustres inconnus, se sentant investis d’une mission divine (en même temps, ils sont visiblement bien plus que riches que le public de pauvres fans que nous sommes, donc ils font la loi – logique) s’empressent-ils de pousser le Prophète vers la sortie. L’intéressé semble pourtant chaud-bouillant, parti pour des heures, mais que voulez-vous…
Shyamalan va partir.

En règle générale, vous jouez les blasées. Courir après un autographe : quel intérêt ? Prendre une photo ? A la limite... vous essayez toujours de rester digne et de ranger vos pulsions de cinéphiles au placard.
Mais là, vos pieds refusent de se diriger vers la sortie. Vous êtes totalement bloquée. Vous ne pouvez pas le laisser partir comme ça. C’est Shyamalan, merde ! Vous vous approchez doucement de la mêlée, que dis-je, du cocon humain qui entoure le réalisateur. Difficile de trouver une ouverture pour lui parler… Il est en train de signer une avalanche d’autographes, tout en répondant à de très sérieuses questions. Niveau intimité, on repassera. Mais c’est Shyamalan, et vos pieds sont très, très têtus. Vous approchez encore et vous vous retrouvez prise dans la vague humaine, poussée vers lui – pourquoi lutter ? C’est votre destin !

Il vous regarde pendant une fraction de seconde, alors votre bouche se met aussi à fonctionner indépendamment de votre cerveau, et vous le saluez. Votre main, qui a décidé d’entrer en rébellion à son tour, plonge dans votre sac pour y trouver votre fidèle carnet à tout faire, qu’elle ouvre en plein milieu, sur la première page blanche qui passe. Puisque que votre idole semble être en phase de signature, autant en profiter – vous lui tendez votre carnet. Enfin, c’est un coup de votre main, encore, parce que votre cerveau a plus ou moins abandonné la partie. Il le prend, vous sourit, et vous lui dites avec entrain… « Bon, vous m’embauchez ? »
Si vous commencez à avoir pitié, je vous préviens, arrêtez de lire tout de suite.

Vous êtes bien contente, parce que vous l’avez fait rire. Il vous dit que oui, dès qu’il vient tourner à Paris, il vous embauche. Et votre bouche, qui est décidément trop conne, lui répond : « Mais carrément ! Parce que je veux être réalisateur et… » … Et jusque là, tout va bien. Mais là, vous dites… vous dites… « Je vous vénère ».

Oui, j’ai dit ça. Mais comme je l’avais dit, tout cela a eu sur moi un effet pire que la drogue.
Et puis, second degré, toujours... Ne reste plus qu’à espérer qu’il a compris et n’est pas barricadé dans sa chambre, terrifié par cette fanatique terrifiante qui va peut-être venir le harceler et lui jouer un remake parisien de « Misery ».


S’il y a bien une leçon à tirer de cette histoire, en tous cas, c’est que si vous n’arrivez pas à vous motiver pour apprendre à parler anglais, voyez comme c’est utile, surtout pour sortir d’ineffables conneries aux gens que vous admirez.

jeudi 17 juin 2010

La pasión.

Vendredi soir… vous êtes assise dans le TGV, en compagnie de votre mère. Enfin… « assise » est un bien grand mot. Disons que la SNCF, dans son immense mansuétude, vous a donné, pour le prix d’un billet en seconde classe, « période de pointe », une jolie « place assisse non garantie » ; vous avez toutefois pu vous emparer de deux strapontins dans le couloir… Miam.

Etre assis à plusieurs dans un espace confiné, pendant presque deux heures, sans climatisation et le cul en compote, mine de rien, ça créé des liens. Vous sympathisez donc avec la dame-en-face-de-vous.
Fatalement, vous en arrivez à parler de vos métiers respectifs. D’une petite moue timide, vous tentez donc l’habituelle blagounette sur le fait que vous faites du cinéma… ou que, du moins, vous essayez.

Et là… là, la dame-en-face-de-vous éclaire votre journée.

Impressionnée, elle vous fait part de son admiration, et vous demande d’où vous vient cette vocation. Serait-ce parce que vos parents sont dans le monde du spectacle ? Elle se tourne vers votre mère, hilare. Humm, non. Il se trouve que votre mère est informaticienne. Quant à votre père, il est expert-comptable…

Vous lui racontez donc la genèse de l’histoire, votre petite légende personnelle – elle trouve cela très beau d’aller au bout de ses rêves.

Bon. Pourquoi suis-je en train de raconter cela ?
Tout simplement parce que, même si la dame en question s’est peut-être dit que vous n’étiez qu’une douce rêveuse, même si elle a peut-être pensé que vous aviez fumé trop de moquette, elle a vous redonné espoir.

Car OUI ! Le cinéma fait encore rêver !

Croyez-moi, c’est un scoop.

Il fallait voir la petite étincelle dans ses yeux quand vous avez murmuré le mot « cinéma ». Voilà quelqu’un pour qui, Dieu merci, le fait de faire des films reste exceptionnel ! Elle n’était ni blasée, ni jalouse, ni dédaigneuse, non. Juste épatée, sincèrement épatée. Pour un peu, vous en auriez des papillons dans le ventre.

La veille encore, vous parliez de cela – la nonchalance, pour ne pas dire l’indifférence, des gens du métier. Il faut dire que votre entourage, de votre petit ami à vos amies les plus proches, a un pied dans le métier – un pied bien avancé. Inutile de préciser que des histoires de tournage, vous en avez à gogo, tous les soirs (et vous, pour le coup, vous êtes jalouse et aigrie !)

Et, comment le dire autrement ? Cela vous brise le cœur, tous ces techniciens qui ne sont là que pour faire leur boulot… point barre. Bien entendu, vous ne jugez que sur ce que l’on vous raconte, et sur les gens que vous connaissez – sans compter que, bien entendu, vous ne connaissez pas un dixième des intermittents de notre beau pays.
Mais tous ces électros, ces machinos, ces rippers, ces décorateurs et autres assistants semblent tellement insensibles… Où elle est, cette putain de passion ? Alors d’accord, on vous répond qu’ils ont fait tellement de tournages que bla, bla, bla. Mais merde ! Certains ne lisent même pas le scénario…

Et puis, vous êtes tombée de haut quand vous avez réalisé que les tournages étudiants, c’est terminé – mis à part le réalisateur, les chefs de poste et le producteur, tout le monde s’en fiche, du film. Au sens où vous pouvez faire de la merde, personne n’ira vous le dire. Personne ne s’implique. Chacun fait son boulot, et le fait bien, mais rien ne tient à cœur à qui que ce soit.
Oui, d’accord, c’est une grosse machine, un film, et tout le monde ne peut pas s’enthousiasmer comme un gosse. Mais quand vous êtes au chômage forcé et que vous tueriez pour pouvoir voir votre nom à un générique quelconque, et savoir que vous avez contribué, ne serait-ce qu’un peu, à une œuvre audiovisuelle, ou même à un navet intersidéral… vous ne pouvez vous empêcher de penser que rhaaa, ce n’est pas JUSTE !

Le plus triste, que dis-je, le pire, c’est que sur un tournage, les gens sont absolument interloqués de savoir que quelqu’un aie pu suivre des études d’audiovisuel, et avoir un diplôme – c’est bien connu, ça ne sert à rien ! Tout le monde est arrivé là par hasard… Inutile de dire que le feu du cinéma, censé brûler en ces gens, vous y croyez de moins en moins.

A la sortie d’une projection en avant-première, pour l’équipe d’un long-métrage…

Vous (naïvement)
Alors, comment était le film ?

Votre agent infiltré (en haussant les épaules)
Bof… En même temps, on savait en le tournant qu’il serait nul…

Vous (outrée)
Mais, c’est nul ! Vous savez que c’est mauvais et vous ne dites rien ?

Votre agent infiltré (qui vous aime, mais vous regarde comme la dernière des demeurées)
On est là pour faire notre travail, on ne cherche pas plus loin – ce n’est pas notre film !


Mais, mais… mais si ! C’est votre film, à vous aussi !
Non ? Vous voulez juste faire des heures ? Ok, tant pis…


Alors merci, madame du train. Parce que faire du cinéma, ce n’est pas juste faire un boulot sympa, avec un salaire astronomique et une table-régie (ne faites pas comme si vous y étiez insensible !)
C’est avant tout l’envie de raconter une histoire, et de faire rêver les autres.

Donc, pour vous, madame, je continuerai d’essayer, encore un peu…

dimanche 6 juin 2010

Yes, I Cannes

Vous vous rappelez, quand vos amis vous ont demandé de faire leur film de mariage, et que, malgré votre fierté, vous aviez pensé que merde, vous auriez préféré qu’ils attendent que vous ayez une équipe et du matériel ?

Il se passe plus ou moins la même chose avec le Festival de Cannes. Le jour où vous gagnez un concours vous permettant d’y passer une semaine de folie, vous éprouvez une joie indicible, sans parler d’une espèce de sentiment de plénitude et d’accomplissement qui vous grise pour des mois. N’empêche que. Si vous aviez pu avoir une équipe derrière vous…

Une équipe de coiffeurs, habilleurs et maquilleurs, cela va sans dire.

Toujours est-il que non, je ne suis pas en train de fantasmer ; j’ai effectivement eu la chance de remporter un concours absolument fantastique, et de gagner une semaine, tous frais payés, à Cannes. Avec accréditation. Et l’attaque cardiaque qui va avec !

Si j’ai échoué à réaliser mon premier long-métrage avant mes vingt-cinq ans, comme Steven et beaucoup d’autres, j’aurais au moins eu l’occasion de monter les marches à vingt et un ans. Dans l’anonymat le plus total, c’est indéniable, mais alléluia, que diable !

Cannes, je ne savais pas trop quoi en penser, en fait. Beaucoup critiquent, mais tout le monde en rêve tout de même plus ou moins. Moi, j’en avais juste foulé le sol un après-midi d’été, pendant des vacances estivales ; j’avais symboliquement monté les marches, puis j’étais allée voir Jurassic Park 3 au cinéma du coin (on ne se refait pas, hein…).
Inutile de préciser qu’à ce moment là, hors festival, c’est… mort. Ce n’est, en tous cas, ni plus ni moins qu’une station balnéaire comme une autre. Et puis, grande comme un mouchoir de poche ! Sorti des quoi, cinq cent mètre de la Croisette, il n’y a vraiment rien. Difficile, donc, de concevoir ce qui s’y passe pendant le mois de mai… Et pourtant ! Si vous osiez, vous embrasseriez le sol.

On pourra dire ce que l’on voudra, et je vais peut être vous surprendre, mais le festival de Cannes, depuis que je l’ai vécu, je ne rêve que d’y retourner. Si, si.

Revenons à nos moutons.

Vous venez donc d’apprendre que vous étiez la lauréate d’un prix dépassant vos rêves les plus fous, et vous êtes plutôt hystérique, il faut le dire.
Vous ne savez pas vraiment à quoi vous attendre, mais bon nombre d’images pour le moins sympathiques défilent dans votre tête : vous sur les marches, vous bras-dessus bras-dessous avec Steven, vous en train de distribuer vos cartes de visite au Marché du Film (avec succès, s’entend), vous en train de profiter de l’open-bar sur un yacht (que voulez-vous. Vous êtes peut-être cinéphile, mais n’en restez pas moins un être humain).

En attendant la potentielle concrétisation de toute cette alléchante superficialité, vous courez à droite, à gauche – préparer le Festival de Cannes s’avère, comme chacun sait, plus difficile que de monter une expédition dans la jungle colombienne.
Une bonne nouvelle ne venant jamais seule, vous partirez en tous cas avec une amie, lauréate elle aussi – le concours que vous venez de remporter n’est en effet autre que celui du Prix de la Jeunesse : un gagnant par région de France, et vous représenterez fièrement la Normandie et la Bourgogne !

Ambiance colonie de vacances, donc, avec 50 autres jeunes tout aussi motivés que vous. Yeah !
Vous n’êtes pas au Carlton mais au Pierre & Vacances de La Bocca. Et alors ? Pour vous, c’est déjà du luxe : il y a une piscine.

Alors oui, Cannes, c’est beaucoup de superficialité. De riches. De paillettes. C’est aussi beaucoup de films interminables, pas très portés sur les effets spéciaux. Et c’est surtout du business, beaucoup de business, à s’en demander parfois si le cinéma est autre chose qu’une question de recettes et de box-office.
Et pourtant ! Cannes, c’est tout de même dix jours consacrés au cinéma, rien qu’au cinéma. Des séances non-stop, à toute heure, en présence des équipes. Et des hot-dogs sur la plage, mais bon, ça c’est une autre histoire.

Et mon Dieu, que c’est bon ! Vous avez votre accréditation autour du cou (y a pas à dire, côté look, tout est dans l’accrédit’), et passez la journée au cinéma. En sortant de certains films, vous tombez sur l’équipe… Pas le réalisateur mondialement reconnu et ses stars, non, juste un type normal qui a traversé la moitié de la planète et qui débarque avec son acteur principal. Ils sont tous timides, ne savent pas comment réagir à vos compliments et ça, ça vous touche, ça vous émeut, ça vous donne envie de continuer et bon sang ! Là, vous avez l’impression que ça pourrait être vous.

Et puis il y a l’ambiance…
Fait historique, vous débarquez le jour de la montée des marches de Star Wars, Episode III. A peine vos affaires déposées dans la chambre, vous foncez vous mêler à la foule agglutinée devant le Palais. Il est trop tôt, vous n’avez pas encore de ticket magique pour entrer dans ce lieu de culte, mais tout de même : vous y êtes. Comment le monde peut-il continuer à tourner alors qu’en ce moment précis, en un petit point du globe, George Lucas va monter les marches pour l’avant-première mondiale du film le plus attendu de l’année?
Il fait chaud, très chaud. Vous êtes entourée de gros beaufs et de locaux en tongs. Vous avez soif, sans compter les pulsions meurtrières. Vous vous êtes levée à 5h et avez passé 6h dans le train. Et vous puez, sans aucun doute.
Mais des haut-parleurs diffusent en boucle le bruit sourd de la respiration de Dark Vador, et ça change tout. Rhhhhh, shhhhh. L’ambiance est électrique, la fébrilité définitivement palpable. Rhhhhh, shhhhh. Les minutes s’écoulent, et un je-ne-sais-quoi dans l’air vous fait penser que wow, vous y êtes. Rhhhhh, shhhhh. Tiens, Natalie Portman a le crâne rasé. Rhhhhh, shhhhh. Incroyable mais vrai : ces petits points blancs sur les marches sont bien les membres de l’équipe de la saga la plus célèbre qui soit.
C’est bête, mais là, vous vous dites que la vie est belle.

Oh, certains riront forcément en lisant cela, et les plus frimeurs pourront trouver tout ça bien pathétique – après tout, vous n’assistez même pas à la projection. Mais c’est là toute la magie de Cannes : pas besoin d’être dans une salle obscure pour ressentir le cinéma – la ville frémit littéralement, elle suinte le cinéma ; vous pouvez le sentir à travers la moindre petite particule, c’est juste… dans l’air.
Ou alors je ferais bien de consulter. Faut voir.

Vous finirez tout de même par voir l’Episode III en question, lors d’une soirée pour le moins… épique. En cette glorieuse journée, vous avez en effet obtenu une magnifique invitation pour monter les marches, et assister à la projection du film en compétition. Bien entendu, c’est ce soir là que les éléments décident de se déchaîner, et de ruiner vos espoirs d’être plus ou moins présentable pour l’occasion. Bravant la tempête, vous atteignez tout de même le Palais des Festival et, au bras de vos amis, tout aussi hirsutes et dégoulinants que vous, vous réussissez à gravir les marches sans vous prendre les pieds dans a) le tapis b) la robe c) rien, mais vous trébuchez quand même, parce que c’est bien votre genre. Le plus drôle, c’est que les flashes crépitent – vous cherchez encore à comprendre quels sont les obscurs photographes qui ne trouvent rien de mieux à faire que de prendre de parfaits anonymes en photo. Toujours est-il que, ça y est, vous pénétrez dans le Saint des Saints.
(Une lumière divine transperce les nuages, vous auréole de lumière, et vous entendez le chœur de chérubins chanter « Alleluiah »).
Ah oui, quand même. C’est grand.
Vous êtes tellement heureuse d’être là que le fait de trouver le film projeté absolument nullissime ne gâche en rien votre plaisir. Vous prenez même l’équipe en photo après la séance, pour la forme. Bien entendu, vous ne pouviez pas savoir que vous veniez d’assister à la projection de la future Palme d’Or, et que vous êtes visiblement passée à côté…

A la sortie du Palais, vous piquez ensuite un sprint (façon de parler, vous avez des talons…) pour rejoindre le cinéma de quartier le plus proche, où vous avez acheté des billets pour la séance de minuit. Une vraie avant-première de gee…- euh, de fan. Et quelle journée de cinéma…

Et puis, comme toujours, de petits riens se chargent de vous rappeler, de temps à autre, que vous en êtes un, de petit rien.
Le dernier soir, vous montez les marches une dernière fois, pour assister au film de clôture. Cet acte est déjà un miracle en soi, car votre partenaire, qui était en charge du « sac à main pour deux », a eu la bonne idée d’oublier son badge… et le vôtre, bien entendu, à l’hôtel. Fort heureusement, un couple disons, fortuné, mais au demeurant fort sympathique, a eu pitié de vous devant le Palais, et vous a offert des invitations vous permettant d’entrer sans badge – le sésame absolu ! Comble du bonheur, vos places ne sont pas en balcon, mais bel et bien en orchestre, « là où ça se passe ».
Le hic, c’est que, une fois en haut des marches, les gentils monsieurs en costume refusent de vous laisser passer, et vous envoient au balcon. Vous étiez trop moches pour la fosse, en fait.
Et puis, il y a ce moment hilarant où un soir, en attendant un taxi, vous êtes assise sur une bordure de trottoir avec votre inénarrable partenaire (qui se reconnaîtra – Cannes n’aurait jamais été pareille sans elle !) Vous deviez vraiment ressembler à deux pauvresses, car un homme passe, vous regarde d’en haut… et offre une barre de céréales à votre amie. Merci, monsieur.

En même temps… Inutile de danser nue sur un bar tous les soirs, une bouteille de champagne à la main, pour ne dormir que deux heures par nuit et avoir tout d’un petit zombie – tout le monde sait qu’une semaine au Festival de Cannes est pire qu’un triathlon. Les séances commencent à huit heures, et vous enchaînez jusqu’au soir, où vous vous délectez de films de genre projetés à des heures tardives, entre amateurs. Ensuite, vous devez essayez de trouver un moyen de retourner dans votre banlieue – autant dire que vous n’êtes pas couchée.
Oh, bien entendu, vous pourriez participer à de folles soirées, comme tout le monde. Le fait est que vous avez essayé, mais étrangement, vous n’avez jamais réussi à entrer… !


Alors, Cannes… Ah, Cannes.
Que retenir de tout cela, finalement ?
C’est tout simple : que « L’Enfant » des frères Dardenne ne vaut pas un bon Star Wars, même mineur… (et, se drapant d’un geste démoniaque dans sa cape noire, elle part d’un rire sadique).

mardi 11 mai 2010

L'Ecole des Fans 2, ou la Prostitution Scénaristique.

J’annonce : faire une école de cinéma, c’est un peu comme se prostituer. Eh ouais.

Au risque de ruiner le suspense, je m’explique de suite. Enfin, avec le temps que ça va prendre… !

Comme vous pouvez l’imaginer, suivre des études d’audiovisuel est un pur bonheur et, j’en suis consciente, un privilège. J’ai encore en mémoire la rentrée des classes, en première année – j’étais aux anges, que dis-je, je ne me sentais plus de joie !
Petit exercice de visualisation… Vous êtes assis là, tremblant de peur et d’excitation, entouré d’inconnus dont la majorité a l’air infiniment plus à l’aise que vous. Bon, tout ne peut pas être toujours parfait ; le yin, le yang et compagnie font qu’une partie de la salle est constituée « d’artistes », vous savez, ces personnes qui ont la phrase « j’ai un look » écrite sur le front et qui ont fait que vous avez préféré éviter la section littéraire au lycée. Vous outrepassez toutefois votre sentiment d’effroi, grisé par les évènements.
Il faut signaler que vous êtes, tout de même, assis dans une salle de projection, face à un immense écran blanc – et ça, ce n’est pas en école de commerce que vous allez le trouver. Le directeur, qui sait s’y prendre, commencera d’ailleurs son discours par la phrase suivante : « Cet écran est blanc, à vous de le remplir ». Que d’émotions en perspective…
Vous sortez de là gonflé à bloc, la tête pleine de rêves. Vous avez trois ans d’études devant vous, autant dire l’éternité ; vous ne pensez pas encore à la suite et d’ailleurs, vous ne vous imaginez pas une seconde que ça pourrait être difficile. C’est bien simple, en fait : vous êtes le roi du monde.

Pour l’instant.

On dit que les Français sont mauvais dans pas mal de domaines (cinématographiques, j’entends. Quoique…) : les films de genre, les films d’action. Les comédies romantiques. Entre autres. Et encore, ne nous plaignons pas : personne ne s’est encore frotté au film de super héros (rire sadique).
Oh, bien sûr, il y aura toujours une exception pour confirmer la règle, et vous redonner foi en vos compatriotes. Mais on ne peut nier que, quand on essaye de faire aussi bien que d’autres… Hum. Je ne parle même pas de copier les Américains ! Les Anglais savent tout de même nous pondre des comédies géniales, des Richard Curtis, des Danny Boyle ; les Espagnols nous font des films fantastiques incroyables, et j’en passe ! Et tout ce beau monde ne nous arrive pas de l’autre côté d’un océan…

Or, ce à quoi on ne pense pas forcément, c’est que l’on nous formate, dès l’école, à pondre des films d’auteur. Non, je suis gentille, et puis il y a de très bons films d’auteur. Disons plutôt des drames psychologiques glauques et si possible, chiants à mourir. Ou nuls à chier. Peu importe le nom, mais pour sûr, il y a de la merde dedans.
Au-delà de ça, on va vous pénaliser si vous avez l’insolence de faire une comédie, de la science-fiction, ou, plus généralement, du divertissement. Et puis si vous pouviez éviter de mettre un début, un milieu et une fin dans votre scénario, peu importe l’ordre… tant qu’à faire. Soyez contemplatifs, un peu… avec une pointe d’expérimental, ce sera parfait.

J’ai probablement l’air aigrie, mais malheureusement, je peux vous assurer que c’est du vécu. Quoiqu’on vous en dise.

Inutile, donc, de se demander pourquoi les Français n’assurent pas pour ce qui est de faire rêver les foules.

Pour en revenir au point de départ, je ne vous cache pas qu’il vous est donc impératif de vous adapter, le moment venu. Si vous ne voulez pas vous faire assassiner par le jury des projections, briser votre moyenne et vous assurer le mépris de vos professeurs, vous allez devoir revoir votre plan de carrière.
Ce que j’appelle faire de la prostitution scénaristique.

Ce n’est pas chose aisée. On vous pousse à exorciser vos problèmes psychologiques profonds ; or, vous avez le malheur d’avoir eu une enfance très heureuse, et personne ne vous a violée, battu, humiliée. Vous ne connaissez pas d’autistes, de malades mentaux, de tueurs en série, et votre rapport au sexe est parfaitement sain. Vous aimez la vie, en plus. Bref, c’est mal barré. De quoi pourriez-vous bien parler ?

Vous essayez bien d’écrire des trucs sur un handicapé séropositif qui se fait violer par des animaux, d’où un problème relationnel avec son conjoint homosexuel – en plus, c’est un couple interracial. Mais rien à faire.

Ce qui vous rassurerait, c’est que vos petits condisciples souffrent des mêmes affres créatives que vous. Loin de là…


Je pensais que tout le monde était comme moi : biberonné au cinéma qui fait rêver, désireux de se prendre pour Spielberg, rêvant d’effets spéciaux, d’extra-terrestres, de gros tournages, de sang et de rires.
En même temps, au cas où vous ne l’auriez pas encore compris, j’étais un peu naïve.

Il se trouve que, au cours de votre cursus, vous réaliserez assez vite qu’une bonne partie des élèves est composée soit d’innommables hypocrites, soit de gosses de riches… soit de personnes ayant réellement un problème.

Il se trouve également que votre promotion ne fait pas exception à la règle. Elle est même dé-li-ci-eu-se, dans son genre. Et délicieusement cliché.

Nous avons donc, au garde à vous, toute une troupe de joyeux saltimbanques prêts à révolutionner le cinéma…
Il y a tout d’abord, bien entendu, le beau gosse qui n’a rien à dire ; mais ce n’est pas grave, Papa est plus ou moins célèbre et le cinéma, c’est cool. Ce petit veinard sera d’ailleurs le seul à se dégoter un directeur de mémoire qui soit un VRAI réalisateur ayant fait un VRAI film -un truc sorti en salles ! Merci, Papa.
Vient ensuite le Black à l’américaine - votre mascotte, le Will Smith, le mec le plus cool de l’école, et sans doute du monde. Il est drôle, il est talentueux, et tout le monde l’adore, y compris vous. Pendant que vous vous morfondez le soir sur votre canapé, il réalise désormais des clips de rap aux Etats-Unis, et vous vous dites que putain, vous auriez du vous mettre au hip hop, vous aussi.
Mon Dieu, pour un peu, on croirait que j’ai étudié à l’UCLA – rassurez-vous, je vous ai présentés les deux seuls phénomènes plus ou moins exotiques. Le reste est on ne peut plus français...
Votre petite bande compte donc un nécrophile de compétition – soit dit en passant, vous l’appréciez beaucoup. Toutefois, vous ne pouvez nier que ses créations sont à mille lieux de faire rêver, et que son film de fin d’études tend sérieusement vers la pédophilie. Combinée à la nécrophilie, attention. C’est plus sympa, quoi.
Dans la même collection « joie et amour », nous avons également le dépressif à tendance gothique, prêt à disserter pendant de longues heures sur des thèmes joviaux et entraînants tels la douleur. Il est plutôt silencieux, pour ne pas dire qu’il est quasiment invisible, et vous le soupçonnez secrètement de sacrifier des poulets dans un donjon, le soir.
Toutefois, là où certains sont discrets, d’autres ont besoin de s’exprimer plus bruyamment. Ces petits génies s’estiment être des réalisateurs accomplis, avec un « univers », des choses à dire, j’en passe et des meilleures. Des mecs prêts à outrepasser les règles du jeu pour assouvir leur soif de reconnaissance, prêts à acheter une pellicule supplémentaire en douce pour réaliser leur chef d’œuvre. Ha, ha ! Sur le coup, vous les avez haïs, ces prétentieux. Vous aussi, vous vouliez que le prof’ d’histoire de l’art se branle sur votre jambe. Au final, vous ne vous rappeliez plus de leur nom il y a encore deux jours…

Je pourrais encore disserter un peu sur le rebelle tendance anarchiste ou le provocateur à la Gaspar Noé, mais vous en arriveriez à penser qu’aucune fille n’ose se frotter à ce noble métier. Que nenni ; je gardais simplement le meilleur pour la fin.
Les filles ne sont certes pas majoritaires, et c’est sans doute la raison pour laquelle elles tiennent à marquer les esprits. Il va sans dire que leur travail vous touche tellement…

Non, sérieusement : vous ne m’avez pas crue, hein ? Parce que moi, le clitoris des autres, je n’en ai pas grand chose à faire, en fait.
Je vous présente donc notre candidate numéro un, la vieille fille coincée. Oh, elle n’est pas vieille du tout, mais je ne trouve pas de meilleur terme. Elle a besoin d’exprimer son rapport chaotique au sexe, d’explorer son corps à l’écran et de comprendre pourquoi, bon sang, elle n’arrive pas à jouir. Son film de fin d’études implique bien sûr une jeune femme nue face à un miroir et vous, vous vous demandez ce que, franchement, vous foutez là. Vous avez pour règle d’or de ne jamais sortir avant la fin d’un film, et de ne jamais vous endormir. Là, elle a fait fort, parce que vous piquez du nez pendant un court-métrage, et que vous aimeriez partir en courant.
Face à cette créature prude, diaphane et enfouie sous de longs gilets et autres lunettes à écaille (c’est, en tous cas, la triste image qu’elle vous renvoie) se dresse la candidate numéro deux. Son parfait opposé. La fille que les trois-quarts des techniciens de l’école rêvent de côtoyer dans l’obscurité d’une salle de montage. Elle est boooonne, elle est bronzée, toute fashion et surtout, surtout, dotée de la plus grosse paire de seins de la section réa. Vous la voyez comme une mante-religieuse, prête à tout (brrrr). Elle est suffisamment culottée, en tous cas, pour oser plagier une scène cultissime de Godard dans son film. Pour vous – et pour la moitié de l’école, cela revient plus ou moins à, passez moi l’expression, laper les couilles du jury. C’est tellement énorme, tellement hypocrite, que vous ne pensez pas une seconde que qui que ce soit puisse tomber dans le piège. Perdu. C’est à vous arracher les cheveux.

En même temps, je suis probablement, moi-même, un autre cliché, sans compter que je ne fais sans doute pas mieux qu’eux. On me catégoriserait, j’en suis sûre, les doigts dans le nez. Grosse geekette. Pauvre copie de Dawson (en plus, je l’ai toujours détesté, ce naze. Dire que lui aussi, il avait l’affiche du Monde Perdu dans sa chambre… arg !) Entre autres.


Alors, prêts à raquer plus de six mille euros par an pour vous faire des amis ?


Que vous le croyiez ou non, je respecte le travail de chacun. Mais je ne cache pas que tout ce cinéma me fera toujours mourir de rire…

En attendant, une chose est sûre : je continuerai à me prostituer s’il le faut !

samedi 1 mai 2010

Et ils vécurent heureux, et eurent beaucoup de DVD

Depuis que vous avez neuf ans, tout le monde sait que votre passion, c'est le cinéma, et que vous comptez bien en faire votre métier.

Attention, digression.

Dimanche après-midi. Vous avez neuf ans ; vous êtes attablée chez vos grands-parents, le bouton de votre jean gît sur le sol à trois mètres de là. La conversation se porte sur le cinéma, et la critique avertie que vous êtes déclare que vous avez très, très envie de voir le film avec des dinosaures qui vient de sortir - parce que, tout de même, le Journal de Mickey a fait tout un dossier dessus, et a dit que c'était super.
Les adultes sont intéressés aussi (le dernier Spielberg, ce n'est pas rien), et, ni une ni deux, votre grand-mère va chercher le journal pour jeter un œil aux horaires des séances. Le film est dans moins d'une heure, il va falloir se dépêcher, mais votre famille décide de tenter le coup.

Vous vous rappelez être assise au sous-sol, en train d'enfiler vos chaussures, surexcitée à l'idée d'y aller ; vous collectionnez les images Panini sur les dinosaures et vous voulez, alors, être paléontologue : ce film est fait pour vous. Ajoutons à cela que toute la cour de récré en parle (il y a des gens qui se font manger dedans!) et que vous allez échapper à la sacro-sainte promenade dominicale autour du lac : c'est décidément la fête.

Vous voilà partie, accompagnée de votre sœur, de votre mère et de votre grand-père; vous arrivez en retard au cinéma, bien entendu, et vous retrouvez donc placés tous les quatre au premier rang, dans la grande salle. Heureusement, le film n'a pas encore commencé.

« Qu’est-ce qu’il y a là-dedans, King-Kong ? »

Autant être franche : m'a mère m'a caché les yeux pendant les scènes trop sanglantes, et je les ai fermés toute seule, tant j'étais morte de peur, pendant la séquence de la cuisine. Mais cela n'a gâché en rien l'effet que le film a produit sur moi - c'était incroyable, c'était prodigieux, c'était fantastique, et oh mon Dieu, j'aimais le cinéma.
Je voulais faire du cinéma.
Je veux faire du cinéma.

Donc.


Tout le monde vous soutient dans cette démarche insensée... même après le collège. Vous êtes, dans l’esprit de vos proches, le cinéaste de la bande. Pour le meilleur, et pour le pire... Cela dépend de quel point de vue on se place !

Et, depuis le début, vous faites des promesses sincères à vos amis, à votre famille, au fils de la coiffeuse. Oui, ils participeront à vos films ; bien entendu, vous nommerez les filles directrices de casting, afin qu'elles puissent rencontrer leurs idoles. Vous foulerez les tapis rouges ensemble et révolutionnerez le cinéma avec les passionnés. Et vous offrirez une voiture incroyable à votre père (avec un gros nœud rouge dessus, cela va de soi).

Tous ces fantasmes sont relativement innocents ; la plupart de vos proches ne pensent probablement même pas que vous y arriverez, et aiment simplement rêver avec vous. Pour autant, vous êtes sincère quand vous évoquez tout cela, et vous vous feriez une joie de partager le bonheur d'un tournage avec ceux que vous appréciez, ou simplement de donner un coup de pouce à quelqu'un de méritant.

Mais... il y a un mais. Une autre promesse.

Vous avez toujours promis à vos amis, depuis le collège, que vous réaliseriez leur film de mariage. Et cela vous paraissait tellement, tellement loin. Le mariage. Ha, ha, ha!
Vous n'êtes pas très portée sur la chose, et, de nature plutôt immature, cela vous paraît toujours aussi improbable qu'à l'époque du collège.

Alors, quand certains de vos meilleurs amis vous annoncent qu'ils vont se marier, que vous avez l'insigne honneur d'être témoin, et, last but not least, que la réussite d'un film de mariage grandiose vous incombe, une petite lumière rouge s'allume dans un coin de votre cerveau.

BIP ! BIP ! BIP ! ALERTE ROUGE !



Tu parles. « Je suis extrêmement touchée, vraiment, je… je ne sais pas quoi dire… C’est un grand honneur… »


Ce n'est pas que vous doutiez de vos capacités, non ; vous êtes sincèrement flattée, en plus. Ce serait plutôt que, à l'époque où vous vous êtes engagée, il y a des années de cela, vous imaginiez que vous aviez largement le temps. D'ici à ce que vos amis se marient, vous seriez réalisatrice, vous auriez une équipe et surtout, surtout, du matériel. Du bon matériel.

Voici donc à quoi vous vous exposez, à clamer depuis toujours que vous êtes la reine de la caméra. C'est malin…

Toutefois, vous prenez cela comme un défi : vous aimez vos amis et vous voulez leur offrir ce cadeau! Hop, vous empruntez donc des caméras à droite à gauche (c'est à dire aux autres invités. Des caméras mini-DV. Vous n'empruntez pas de caméras professionnelles à des boîtes de production, voyons!), vous essayez de réfléchir à un angle d'attaque, vous pensez cadre, son, c'est bien simple, vous êtes au taquet.

Oh, bien entendu, tout ne se passe pas sans couacs : personne n'a l'idée de vous prévenir quand la pièce-montée géante va faire son entrée. La moitié des gens que vous comptiez interviewer pour les mariés parvient à vous esquiver et à se faire la malle avant d'avoir été immortalisée sur la bande. Bande de traîtres.

Le plus grand moment, c'est quand votre associé quitte la cérémonie en mairie un peu avant tout le monde, pour aller se préparer à la sortie des mariés (oui, rappelez-vous, vous êtes témoin, vous ne pouvez pas bouger, là). Le cadre est posé, ça va être le clou du film. Vous voyez de quoi je parle : radieux, les mariés sortent sous une pluie de riz, les parents pleurent, tout le monde est heureux et en plus, il fait beau. Pour un peu, on se croirait dans un film avec Jennifer Lopez.

Tout se passe comme prévu, et vous êtes déjà en train de chercher sur quelle musique vous allez monter cela. Votre partenaire filme, fait des cadrages de folie, n'hésite pas à s'agenouiller et à courir partout pour saisir toute l'émotion de l’instant. Un grand moment, quoi.
Dommage qu'il ait oublié d'enregistrer.

Quoiqu'il en soit, je vous conseille de vous charger du film de mariage. Votre position de cinéaste vous sauvera en effet la vie plus d'une fois - ça, je peux vous le garantir. Parce que, quand arrive le moment du "jeu où l'on doit enrouler sa moitié dans du papier toilette", vous êtes bien contente de décliner en disant que ah, non, merci, vous ne pouvez pas, vous filmez, là.
L'excuse (qui n'en est qu'à moitié une, finalement) peut également s'avérer remarquable au moment du bal. Vous ne serez pas obligée de danser avec des vieux oncles lubriques à moitié ivres, ou d'essayer de comprendre pour la vingt-cinquième fois les pas du Madison (brrr). Ou juste de danser tout court, en fait.

Ensuite, quand vous aurez survécu au marathon, il vous restera simplement à monter les dix cassettes. D’une heure chacune.
C’est là tout l’avantage d’être au chômage, mine de rien : vous avez l’occasion de passer des semaines sur votre canapé, penchée sur votre ordinateur - qui, étrangement, vous crache au visage avec un bel écran bleu neuf fois sur dix, quand vous lancez le logiciel de montage…

Vous aurez le dos en compote et les yeux semblables à ceux d’un lapin myxomatosé, c’est indéniable, mais vous serez tellement fiers.

En revanche, un dernier conseil pour la route : même si vous voulez faire au mieux, même si les raccords sont impossibles et que vous voulez camoufler vos boulettes… évitez d’y passer des mois. Parce que, venu le moment de la distribution des DVD, vos amis risquent d’annoncer un heureux évènement à venir et là, votre labeur acharné passera totalement inaperçu.

Comme si un bébé valait plus qu’un film – dans quel monde on vit, tout de même !

samedi 24 avril 2010

Wonderland.

Attention, référence.
Quand « Armageddon » est sorti, il y a plus de dix ans, je me rappelle avoir lu une interview de Michael Bay (je vous avais prévenu, je cite du lourd…) ; il y expliquait que, pour préparer son film, il avait été chaleureusement invité à la NASA, où il avait pu avoir accès à des endroits que nous ne voyons justement qu’au cinéma – pauvres mortels que nous sommes.

J’avais trouvé ça fantastique (l’invitation – pas Michael Bay). Toutes ces choses incroyables que nous aimerions connaître ou essayer un jour et dont les portes s’ouvrent soudain à vous… Un acteur a peut-être la chance de connaître mille vies, mais celui qui créé a quant à lui l’opportunité de rencontrer des gens, d’apprendre des métiers, d’être invité dans des existences auxquelles il n’aurait jamais pu prétendre. Et ça, ça m’a toujours fait rêver – c’est un des plus beaux aspects du travail de créateur !

Niais, mais vrai.

Il se trouve que le chemin vers les salles obscures n’est pas que parsemé de catastrophes et de crétins. En fait, il y a même parfois de grands moments de magie, qui achèvent de vous persuader que putain ! Vous aimez ça. Et que toutes vos emmerdes valaient le coup.

Ah, oui. Vous ne pensiez quand même pas que je n’allais écrire que des méchancetés ?


L’entertainment commence dès votre première année d’école ; en l’espace de quelques mois et dans le cadre d’exercices, vous faites un tour de piste en jet privé, vous partagez le quotidien des coulisses d’une réserve africaine, et vous assistez au doublage d’un film et d’un manga. Vous rencontrez la voix française la plus célèbre qui soit, celle qui a bercé votre enfance, et vous êtes tellement ému en lui faisant la bise que vous en oubliez le principal : maintenant encore, vous vous en voulez de ne pas lui avoir fait enregistrer un message pour votre répondeur !

La vérité, c’est que les gens sont toujours prêts à se plier en quatre, que dis-je, en mille, quand il s’agit de donner un coup de main pour le cinéma. Parce que Dieu merci, dans l’esprit collectif, le cinéma c’est toujours grand, c’est toujours incroyable, et tout le monde adore l’idée de faire partie de l’aventure, ne serait-ce qu’un tout petit peu. Alors hop, ça continue, vous allez accompagner un berger dans le fin fond de la Provence, vous faites des interviews à l’ambassade du Japon, et vous allez même faire un petit tour à Fleury-Mérogis (bon, oui, indubitablement, là c’est quelque chose de relativement accessible à tous. Mais étrangement, je n’avais pas envie de passer par la case prison sans toucher mes deux mille francs, et de me faire violer dans les douches).

Et puis, même à un niveau plus humble, travailler dans l’audiovisuel vous permet tout de même de vous amuser un peu, beaucoup. Vous parvenez à assister à des trucs marrants, à réaliser des rêves d’adolescentes pré pubères idiots ; par exemple, être stagiaire régie sur cette émission musicale que vous adoriez quand vous aviez douze ans et que vous dormiez avec des photos de boys band sous votre oreiller. Le plateau est en fait minuscule, les stars pourrissent leurs loges et vous n’en pensez pas moins, et les animateurs de votre enfance vous parlent comme si vous alliez accepter de leur faire des trucs humides dans les placards. Mais ce n’est pas grave, parce qu’au fond de vous, vous vous éclatez (et n’oublions pas que la régie, c’est plein de bouffe gratuite, hin hin).

Vous harcelez cette actrice qui vous a toujours fait mourir de rire au téléphone, parce qu’elle a des trucs à signer pour son contrat, et vous essayez de rester stoïque quand ce journaliste, qui vous a toujours fait penser à un gentil papa très sérieux, vous fait la bise et vous parle comme s’il vous connaissait depuis dix ans. Parce que vous, bien sûr, vous alliez timidement lui serrer la main. Toutefois, puisque vous parliez chaussures depuis dix minutes avec sa co-animatrice, vous ne vous en sortez pas trop mal – vous êtes plus ou moins blasé, voyez-vous.

La co-animatrice en question qui, d’ailleurs, une heure auparavant, est arrivée en retard sur le plateau, en ayant bien sûr oublié toutes les tenues chez elle. On vous a donc commandé un taxi (ah, les hôtesses d’accueil des chaînes télévisées. Vous les aimez bien, parce que ce doivent être les seules personnes qui sont en bas de l’échelle à vos côtés. Et, en plus, elles doivent vous obéir !) ; l’animatrice, pour le moins confiante et décomplexée, s’est empressée de vous donner son adresse et les clés de son appartement. Et hop ! Vous voilà partie pour les quartiers chics. Vous réussissez à entrer sans encombre, vous papouillez un peu son chienchien, et vous résistez DE TOUTES VOS FORCES à la tentation de fouiller, ou même juste de visiter l’intégralité des lieux. Vous vous contentez d’attraper les robes, de jeter un coup d’œil, et vous repartez au pas de course. Vous courrez dans la rue, des cintres et des paillettes plein les bras, vous avez l’impression de jouer dans un film, et bien entendu, la robe qui sera finalement portée par votre nouvelle meilleure amie est celle qui s’est lamentablement écrasée sur le trottoir – ni vu, ni connu. De toutes façons, elle pourrait toujours râler, vous, vous êtes déjà partie, en quête de sa médecine intime dans la pharmacie la plus proche.

Et puis, parfois, ça arrive – statistiquement, ça ne pouvait qu’arriver : vous vous prenez la honte. Une bonne grosse honte, pas du genre humiliation, non, plutôt du style « j’ai des facultés mentales limitées mais regardez, je vous fais un gros sourire ». Comme la fois où ce type, que vous croisez régulièrement dans les bureaux, vient offrir un livre flambant neuf à votre patronne. Un livre, pfuit, un pavé en vérité, une véritable brique de papier glacé. Vous le prenez et sortez fièrement cette superbe blague : « Wouahou ! C’est de la culture qui muscle ! »
Si, si. Vous l’avez fait. Je l’ai fait. Oups.
Comment étais-je censée savoir que le monsieur en question était un très, très célèbre photographe ? Et que ce livre, qu’il venait de signer, n’était autre qu’un retour sur sa longue et glorieuse carrière ? De plus en plus mortifiée au fur et à mesure que vous tournez les pages et que vous découvrez des portraits incroyables de légendes internationales, vous vous dites que mouais, si vous comptiez parler culture avec l’artiste la prochaine fois, c’est râpé.


Vivement que vous ayez votre Oscar : vous aurez l’air moins con !

mercredi 21 avril 2010

On s’fait un dèj’ ?

Quand vous travaillez dans l’audiovisuel, vous ne pouvez pas vous empêcher, assez rapidement, de cataloguer les gens. C’est maaaaal, je sais ! Mais essayez donc de passer une semaine dans une chaîne de télé, et on verra si vous ne vous y mettez pas aussi.

C’est assez facile ; tout d’abord, on distingue deux grandes parties : ceux qui sont à la technique, et ceux qui sont dans les bureaux (production, rédaction…). A partir là, vous pouvez vous amuser à établir vos petites statistiques, du type « les trois-quarts des mecs qui ne sont pas techniciens sont gays », ou « il n’y a pas beaucoup de filles à la technique, et la moitié d’entre elles sont lesbiennes ».
C’est absolument stupide, mais, en même temps… C’est pas faux.

Et puis il y a ce profil, auquel vous aurez toujours à vous confronter, surtout si vous débutez… Ce profil qu’il est si tentant de catégoriser – il faut dire qu’avec ce poste, c’est un peu « l’attaque des clones ».

L’assistante de production !

Force est de constater qu’il existe peu d’assistantes de production qui soient moches. En règle générale, elles sont même carrément, euh, bonnes. Si je puis dire.
La discrimination à l’embauche pour les personnes de couleur ? Inconcevable dans l’audiovisuel (personne n’est raciste, et ceux qui le sont ne le sont pas, pour faire genre. Of course). Par contre, le racisme contre les moches (le mochisme ?), ah ! Je suis sûre qu’on pourrait y consacrer un reportage (mais que fait Bernard de la Villardière ?)
Peut-être que je me trompe, mais c’est quand même une coïncidence formidable, que tout le monde soit jeune et beau, dans cette branche.
Bien entendu, le fait que vous vous fassiez embaucher flatte votre côté superficiel. Inutile de nier.
Toujours est-il que, malgré cela, vous avez l’impression d’être un bon boudin quand vous traversez les couloirs. Entres les animatrices et les assistantes, même si vous n’êtes pas coquette, vous ne pouvez vous empêcher de penser que vous n’avez aucune chance avec ce mignon petit monteur, là.
Vous n’êtes même pas vêtue d’une tunique, d’un legging et de bottes à la mode. Ah bravo, bel effort d’intégration, hein !

De même, vous doutez qu’une assistante vienne d’ailleurs que de Paris – ou de la banlieue, tendance « Tout ce qui brille »… En fait, quand vous dites que vous êtes provinciale, elles ne peuvent s’empêcher de réprimer un frisson d’angoisse, et l’on vous tapote gentiment le dos en vous demandant si ça va aller.

Comme beaucoup de jolies filles, les assistantes de production ont une grosse tendance à la poufferie (n.f. : fait d’être une pouffe). Voire à la méchanceté – mais c’est bien connu, entre elles, les filles sont des pestes. Fort heureusement, il en existe aussi de très gentilles – sinon, vous ne tiendriez jamais le coup, même en vous planquant dans les salles de montage ou sur les plateaux la moitié de la journée.

De toutes façons, gentilles ou pas, c’est du pareil au même : l’assistante de production est la meilleure amie de tout le monde. Best Friend Forever ! Elle vous adoooore, allez hop, vas-y que je te claque la bise même si je sais à peine comment tu t’appelles et que je trouve que ton t-shirt est carrément OUT.

Etre assistante de production, c’est aussi une philosophie de vie ; c’est toucher le SMIC mais ne jurer que par Paul & Joe ou Comptoirs des Cotonniers (minimum, attention ! Promod, vous oubliez. Han... trop la honte).
C’est économiser un mois de nourriture pour se payer un jean à deux cents euros (par contre, c’est sûr, il vous fait un sacré cul).
C’est ne jurer que par les sushis le midi (mais pas plus de quatre ! Ah, je crois que je viens de comprendre d’où vient l’argent économisé pour le jean…)
C’est passer ses soirées au Palais de Tokyo, ze place to be.
C’est parler comme un skyblog : « On va dèèèèj’ ? » (mon préféré : « Va acheter des ‘dwichs pour les tech’ »)…


J’ai trop surkiffé de côtoyer ces girls, tu vois. Muah-muah.


(Oh, qui aime bien châtie bien, comme on dit. Les filles supers se reconnaîtront!)